«On a pensé à un attentat ou à un nouveau séisme. On a tout imaginé, même la fin du monde.» Joint mardi par téléphone, Billal Belamri, un habitant de Skikda, a encore, dit-il, «les os qui tremblent». «Quand on a vu les flammes monter, on a compris que ça venait de la plate-forme, relate-t-il. Alors on est allé voir pour obtenir des informations. Ici, toutes les familles ont un parent ou un ami qui travaille sur la zone. Les gens du quartier de Ben-M'hidi qui se trouve à côté des installations étaient en état de choc, les vitres chez eux étaient toutes pulvérisées.»

18 h 40 lundi soir, une forte explosion détruit le complexe de gaz naturel liquéfié (GNL) de Skikda, ville portuaire située à 500 km à l'est d'Alger. Un bilan encore provisoire fait état de 27 morts, 72 blessés et d'une dizaine de disparus. La déflagration a provoqué le bris de glaces jusque dans le centre de Skikda, distant de 10 kilomètres. L'incendie qui a noyé le périmètre alentour dans une épaisse fumée a été maîtrisé mardi vers 4 heures du matin. Selon plusieurs témoins, il subsistait cependant encore quelques foyers hier après-midi. Une cellule de crise a été mise en place par la Sonatrach, la compagnie publique algérienne d'hydrocarbures, qui a coordonné les secours avec l'appui des personnels de la protection civile.

Les nombreux blessés ont été acheminés vers les hôpitaux de Skikda, d'Annaba et d'Aïn Nadja, près d'Alger, qui possède un service spécialisé dans le traitement des brûlés. Des opérations de recherche se poursuivaient hier soir dans les trois unités (sur les six que compte le complexe) touchées par la catastrophe et qui liquéfiaient une partie du gaz algérien en provenance du Sahara. «Le plan Orsec a été déclenché et on a pu protéger les autres unités ainsi que les bacs de stockage de gaz», a précisé Chabib Khelil, le ministre de l'Energie, présent sur place. Il a de plus annoncé une suspension des activités de la raffinerie par mesure de sécurité préventive. Pour rassurer les habitants de Skikda, Yazid Zerhouni, le ministre de l'Intérieur, a déclaré à la télévision qu'il n'y avait pas «de nouveau danger d'explosion», ajoutant que «tout risque de pollution était écarté» et que le gaz n'était pas toxique.

En voyage à Constantine, le président Abdelaziz Bouteflika a interrompu mardi matin sa visite et s'est rendu sur le site dévasté. Il a informé les familles des victimes qu'une enquête officielle avait été ouverte afin d'établir au plus vite les causes de l'explosion. La piste terroriste semble d'ores et déjà écartée. Des salariés se sont plaints auprès du chef de l'Etat de ne pas avoir été écoutés quand ils ont prévenu que des accidents pouvaient se produire. Plusieurs incidents dus à la vétusté des installations et à un déficit dans la maintenance auraient eu lieu ces derniers mois. Interrogé sur une chaîne de radio hier à midi, un responsable de la sécurité de la plate-forme de Skikda affirmait qu'une chaudière défectueuse serait responsable de l'explosion. Il a par ailleurs indiqué qu'un rapport sur l'état précaire de cette chaudière avait été établi «il y a plus d'un an» et qu'elle avait été «réparée superficiellement».

Les conséquences de cette catastrophe sont qualifiées de graves par les autorités car elle touche le poumon industriel de la région. Le complexe gazier de Skikda emploie 12 000 travailleurs et la majorité des exportations de brut et de produits raffinés et pétrochimiques algériens transitent par ce site. Est également touché un secteur vital de l'économie algérienne, qui tire plus de 96% de ses devises des hydrocarbures, notamment du gaz, dont le pays est le troisième exportateur mondial. Le complexe détruit produisait 23% du GNL sur un total annuel de 26,9 milliards de m3 et exportait tous les ans 15 millions de tonnes de GNL et de pétrole, essentiellement vers l'Europe par bateau et par deux gazoducs. «L'explosion n'affectera pas les approvisionnements de nos partenaires», a assuré Abdelaziz Bouteflika. Le ministre de l'Energie a estimé pour sa part qu'il y aurait des perturbations, mais «qu'une partie de la production de Skikda serait compensée par un accroissement de celle du complexe d'Arzew (près d'Oran, à 430 km à l'ouest d'Alger, qui produit 77% du GNL du pays)». Des responsables de la Sonatrach ont par ailleurs tenté de minimiser l'impact de cette catastrophe en rappelant que l'Algérie a connu en 2003 une année record en exportation d'hydrocarbures (24 milliards de dollars de pétrole et de gaz, soit 30% de plus qu'en 2002).