Sourire carnassier, costume clair, cheveux d'argent impeccablement coiffés, bronzage entretenu aux UV, Robert Kilroy-Silk, 61 ans, déambule dans les rues de Northampton avec toute la tranquille suffisance qui découle de ses 17 ans à la BBC. L'ancien présentateur d'un talk-show matinal simplement baptisé «Kilroy» mène la campagne des élections européennes pour l'UK Independence Party, formation monomaniaque d'extrême droite qui n'a qu'un programme: faire sortir le Royaume-Uni de l'enfer européen, origine de tous les maux. Si la possibilité de pousser la grande île plus à l'ouest, loin du continent, existait, l'UKIP la soutiendrait, nul doute.

Kilroy, qui fut député travailliste il y a un quart de siècle, revient à la politique parce que la télévision l'a fichu dehors, pour avoir écrit des propos racistes sur les Arabes dans un quotidien aux sympathies xénophobes. Le message actuel du vieux beau? Tous les politiciens sont des menteurs, les médias aussi, l'Union européenne est une menace sur les libertés britanniques, et le petit peuple dont je suis le représentant en a assez.

L'UKIP, dont l'emblème est le symbole de la livre sterling (les initiales prononcées en anglais – «you keep» – sont un jeu de mots qui implique la pérennité de la monnaie britannique et le refus de l'euro), a depuis 1999 trois députés européens (7% des suffrages). Son objectif est d'arriver à envoyer dix représentants à Bruxelles, pour préparer le démantèlement d'une institution jugée impérialiste, corrompue, bureaucratique et laxiste sur l'immigration et l'asile. L'arrivée de dix nouveaux Etats membres complique sensiblement la tâche du petit parti: la Grande-Bretagne perdra neuf sièges au Parlement européen (78 au lieu de 87), et même si les sondages placent actuellement l'UKIP en troisième position avec 18% des intentions de vote, soit 3% de plus que les libéraux-démocrates, les «indépendantistes» pourraient même perdre des plumes.

Qu'à cela ne tienne, l'UKIP a passé cette année la vitesse supérieure, encouragé par les déboires gouvernementaux qui devraient transformer ces élections européennes en un scrutin sanction, par la perspective d'une faible participation de l'électorat centriste – favorisant les petites formations déterminées – et surtout par le net regain d'euroscepticisme qui saisit la Grande-Bretagne.

Célébrités vieillissantes

Fort du soutien inconditionnel de ses 20 000 membres, dont certains se sont mués en généreux donateurs, le parti dispose d'une cagnotte de 2 millions de livres (4,6 millions de francs) pour faire campagne. Il s'est attaché les services du publicitaire le plus putassier d'Albion, Max Clifford (celui qui a récemment conseillé Rebecca Loos, la maîtresse présumée de David Beckham), et d'un ancien conseiller électoral de… Bill Clinton, Dick Morris, qui a suggéré à l'UKIP de concentrer son action loin de Londres et de ses «médias hostiles». Outre Robert Kilroy-Silk, il a rallié une ribambelle de célébrités vieillissantes, parmi lesquelles l'ancien champion automobile Stirling Moss, et l'actrice Joan Collins (Dynasty), sémillante septuagénaire qui a pourtant avoué n'avoir jamais voté de sa vie.

Mais la vraie star de la campagne, c'est Kilroy. Avec sa rouerie mâtinée de charme il fascine l'Anglais moyen, et ce qui, pour d'autres, passerait pour de la goujaterie, devient de la sagesse. Exemple dans les rues de Northampton, l'autre jour: le présentateur devenu politicien aborde un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale. Ils parlent du D-Day. «Je n'irai pas, je regarderai cela à la télévision», dit le vétéran. «Vous devriez y aller, rétorque Kilroy. Ça pourrait bien être le dernier truc important que vous faites de votre vie.»

Durant toute sa carrière télévisuelle, Kilroy s'est comporté de la sorte. Arrogant, coupant la parole à ses hôtes (ils sont 250 000 à avoir défilé dans son studio), déshabillant leur intimité, les intimidant lorsqu'ils manifestaient un désaccord, il s'est attiré les foudres de la British Standards Commission, l'organisme de contrôle des émissions télévisées. Grand pourfendeur du «politiquement correct» qu'il dénonce à chaque tour de phrase, Robert Kilroy-Silk a fini par se faire éjecter par la BBC, après avoir écrit dans le Sunday Express que les Arabes étaient des «kamikazes, des coupeurs de membres et des répresseurs de femmes», et qu'ils venaient profiter du système social britannique sous le couvert de l'asile politique.

Mais ce discours n'entache pas la popularité de Kilroy auprès des ménagères de moins de cinquante ans (et des plus âgées, aussi). A tel point que les Tories voient d'un très mauvais œil cette excroissance de leur euroscepticisme leur ronger des parts de marché. Cela amuse beaucoup l'UKIP, qui tient les trois leaders des principaux partis britanniques dans la même estime: dimanche prochain, il fera passer les effigies de Tony Blair (Labour), Michael Howard (conservateur) et Charles Kennedy (lib.-dem.) par la fameuse «porte des Traîtres» de la Tour de Londres.