Un mensonge grossier peut-il déstabiliser un Etat? En France, la réponse est oui. Fin mars, deux juges ont perquisitionné le siège des services secrets, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Le 5 avril, ils ont pénétré dans le bureau du directeur d'Airbus avant de fouiller, huit jours plus tard, l'hôtel particulier où travaille la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie. «C'est inhabituel», reconnaît sobrement un conseiller de la ministre.

Les magistrats qui ont causé ce remue-ménage cherchent à identifier l'auteur de faux documents accusant Nicolas Sarkozy, le ministre de l'Intérieur, et d'autres hommes politiques français de détenir des comptes occultes à l'étranger et notamment en Suisse.

Le 3 mai 2004, le juge parisien Renaud van Ruymbeke reçoit une lettre anonyme dénonçant l'existence d'un «groupe mafieux» qui utiliserait les services de la société luxembourgeoise Clearstream. Cet établissement, sorte de centrale financière qui facilite les transactions entre banques, aurait abrité des commissions liées à la vente de frégates françaises à Taïwan, un dossier sur lequel enquête déjà Renaud van Ruymbeke.

Le délateur ajoute que Clearstream et des banques helvétiques ont blanchi les fonds de «parrains» russes et d'un vice-directeur d'Airbus, Philippe Delmas. Un CD-Rom expédié un peu plus tard suggère que Nicolas Sarkozy et d'anciens ministres sont impliqués dans le scandale. C'est gros, énorme même, mais certains renseignements donnés par le «corbeau» sont précis et il dispose de listings internes provenant de Clearstream. La machine judiciaire se met en marche: Philippe Delmas est brièvement interpellé, et des demandes d'entraide partent pour la Suisse et d'autres pays.

Début juillet, le magazine Le Point évoque une «affaire d'Etat qui fait trembler toute la classe politique». Mais les autorités suisses, chargées de trouver les comptes mentionnés dans les lettres anonymes, sont dubitatives. Elles savent que les accusations de blanchiment portées contre Clearstream*, sur lesquelles le «corbeau» fonde sa crédibilité, n'ont jamais été démontrées. Très vite, elles informent le juge français que leurs recherches n'ont rien donné. «Van Ruymbeke se devait de vérifier, mais cela s'est avéré vain. A partir de là, il a très vite renoncé», confie une source helvétique.

En France, pourtant, certains semblent avoir intérêt à gonfler l'affaire. Durant l'été, un mystérieux «proche du dossier» raconte aux médias que les comptes étrangers existent vraiment et que le résultat des recherches faites en Suisse est «prometteur».

En novembre 2004, Nicolas Sarkozy dénonce une «manipulation» dans les colonnes du Monde. Entre les lignes, il accuse son rival Dominique de Villepin d'occulter les conclusions d'une enquête interne qui le disculperait. Depuis, il aurait promis que l'auteur des lettres anonymes finira «sur un crochet de boucher». Son insistance expliquerait le zèle de la justice française pour retrouver le coupable. «C'est ultra-délicat parce que Sarko met l'affaire sur la table pour en faire un complot politique», résume un journaliste parisien.

A ce stade, le seul suspect sérieux du dossier est un informaticien qui a travaillé pour EADS (la société qui contrôle Airbus) et, selon ses dires, pour la DGSE. Il reconnaît avoir eu accès aux documents qui ont servi de base aux fabrications du corbeau, mais les spécialistes de l'industrie de défense estiment qu'il n'a pas le profil d'un conspirateur. Il faut donc rechercher les responsabilités plus haut.

Dominique de Villepin, le premier ministre français, a-t-il joué un rôle dans cette histoire? Dans son livre La tragédie du Président**, Franz-Olivier Giesbert raconte qu'il se serait réjoui du coup porté à Nicolas Sarkozy: «Sarkozy, c'est fini. Si les journaux font leur travail, et s'ils ont des couilles, il ne survivra pas à cette affaire-là.» Dominique de Villepin dément avoir tenu de tels propos.

Pour l'heure, les enquêteurs français semblent explorer deux pistes: un règlement de compte au sein d'EADS, ou une machination politicienne. Dans les deux cas, cette affaire illustre la violence des rapports entre membres rivaux de l'élite dirigeante française. «Les accusations, c'était tellement idiot, s'indigne l'avocat d'une des personnes mises en cause. Mais beaucoup de gens s'en sont emparés pour se faire mousser. La démocratie souffre de ce genre de choses.»

* Ces accusations ont été publiées par le journaliste français Denis Robert dans «Révélation$», Paris, Les Arènes, 2001.

** Flammarion, 2006.