Ni crise interne, ni défiance envers les actionnaires, un vote parfaitement légitimiste. Trois mois après le décès brutal d’Erik Izraelewicz, les journalistes du quotidien du boulevard Blanqui se sont prononcés vendredi à une forte majorité de 79,4% en faveur de Natalie Nougayrède, la candidate proposée par le trio Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Une fois sa nomination entérinée par le Conseil de surveillance le 6 mars prochain, la journaliste prendra les commandes de la rédaction du Monde. A 46 ans, elle sera la première femme à occuper le poste prestigieux de directrice.

Le vote des journalistes, une procédure spécifique au quotidien du soir, n’était pas joué d’avance. La décision de Natalie Nougayrède de briguer la direction du Monde, prise et annoncée sur le tard à la fin de janvier, a surpris la rédaction: la rédactrice ne faisait pas partie des trois premiers candidats en lice, tous membres de la rédaction, Alain Faujas, Arnaud Leparmentier et Franck Nouchi. Mais les actionnaires n’ont pas réussi à s’entendre sur l’une ou l’autre de ces personnalités. C’est à ce moment-là que Natalie Nougayrède est entrée en scène.

Autre sujet d’interrogation, son aptitude à assumer cette lourde charge de management. La carrière de Natalie Nougayrède ne la prédestinait pas à ce poste: elle n’avait jusque-là jamais occupé de poste d’encadrement. Après un passage à Libération, la journaliste est entrée au Monde en 1996. Spécialiste de l’ex-Union soviétique et de l’Europe centrale, elle a fait son parcours au sein du service international, notamment comme correspondante à Moscou entre 2001 et 2005, puis comme correspondante diplomatique. En 2005, elle a reçu le Prix Albert-Londres pour ses reportages en Tchétchénie et sur la prise d’otages dans l’école de Beslan. Plongée dans ses sujets, ses dossiers, ses reportages, elle n’a jamais «gradé». Aux yeux de certains membres de la rédaction, ce manque d’expérience constituait une faiblesse. Son audition devant la rédaction, le 21 février, avait d’ailleurs laissé une impression mitigée.

Avant de faire campagne et de rencontrer les équipes, Natalie Nougayrède n’était pas non plus très connue au sein du journal, si ce n’est par sa signature. Dû à ses années passées à l’étranger, ce point de départ était également considéré comme un handicap. Les journalistes chargés du site Web, enfin, étaient les plus critiques. Doutant de son envie de travailler avec eux, ils craignaient que le journal ne prime sur un Web déprécié.

Mais au fil des auditions et des rencontres avec la rédaction, la journaliste a su convaincre: il lui fallait 60% des voix, elle en a obtenu 79,4%. La personnalité et la trajectoire professionnelle de Natalie Nougayrède sont en adéquation parfaite avec les principes qui forment l’ADN du Monde: sérieux, rigueur, éthique, indépendance. «Son parcours est irréprochable», résume d’une formule Alain Beuve-Méry, le président de la société des rédacteurs. «J’ai l’obsession du contenu inscrite sur le front», avait expliqué la candidate lors de son audition. Dans l’histoire du journal, l’international représente aussi un domaine d’expertise noble, qui assoit les réputations. Le projet qu’elle a défendu porte aussi l’empreinte de ses valeurs: elle voit Le Monde à la fois comme «une vigie de la démocratie française» et comme «une vigie de l’information de qualité», quel que soit le support qui la porte (papier, site Web, téléphones mobiles, tablettes numériques).

La rédaction n’a voulu ni défier les actionnaires, ni ouvrir une crise à l’issue incertaine. Surtout, le score obtenu assure à Natalie Nougayrède une réelle légitimité. Il montre qu’elle a su non seulement rassurer, mais également convaincre. Elle enregistre un meilleur résultat qu’Erik Izraelewicz, qui avait obtenu 73%. Ancien des Echos et de la Tribune, deux quotidiens qu’il a également dirigés, Erik Izraelewicz est décédé le 27 novembre, à 58 ans, d’une crise cardiaque qui l’a saisi dans la rédaction, laissant le journal sous le choc. Journaliste économique, auteur de plusieurs ouvrages, l’ancien directeur avait pris la tête du quotidien en 2011. Il avait développé l’offre éditoriale, notamment le magazine M et les cahiers thématiques du week-end.

Natalie Nougayrède entend s’inscrire dans la continuité de son prédécesseur. Elle s’est engagée à poursuivre les projets en cours, comme celui du cahier économique quotidien ou le développement de la double culture papier-Web.

Média de référence, Le Monde est lu chaque jour par près de 2 millions de personnes; 288 112 exemplaires du journal sont vendus quotidiennement en France. De son côté, le site lemonde.fr a été fréquenté par 8,3 millions de personnes (visiteurs uniques), lors du décompte de décembre 2012.

Elle enregistre un meilleur résultat que son prédécesseur Erik Izraelewicz, qui avait obtenu 73%