17 heures, à l'extérieur de la cour carrée des Invalides, où deux drapeaux tricolores tendus de part et d'autre de l'entrée de l'église surplombent la longue queue des français venus rendre un dernier hommage à Jacques Chirac.

A l'intérieur? Son cercueil, dominé par une immense photo de l'ex-chef de l'Etat en campagne, lors de la présidentielle de 2002 achevée par ce scénario qu'il détesta: un affrontement au second tour face au leader d'extrême-droite Jean-Marie Le Pen.

Sa vie: Jacques Chirac, une vie française

Hommage solennel, presque royal, tant est palpable l'ambiance d'une ferveur quasi-monarchique, pour saluer la mémoire de «roi débonnaire» qui présida aux destinées de la France de 1995 à 2007... Hommage populaire qui sera suivi, lundi à partir de 10 heures, par une cérémonie d'adieu officielle présidée par Emmanuel macron, puis par une messe en l'église Saint Sulpice où une trentaine de chefs d'Etat ou de gouvernement sont attendus. Le conseiller fédéral Guy Parmelin, qui était attendu en visite officielle, représentera la Suisse. Un déjeuner sera ensuite offert à l'Elysée à tous les dirigeants étrangers.

Ce dimanche 29 septembre 2'19, en début d'après-midi:Les foules défilent devant son cercueil, et Jacques Chirac est réinventé par le deuil national 

Soudain, ils rient

Et voilà que dans la foule, qui s'étend jusqu'à l'Ecole militaire voisine dans ce crachin dominical, un éclat de rire anime un groupe de jeunes. Ils ont entre 20 et 25 ans. Lucille, la plus enjouée d'entre eux, est étudiante en économie à l'Université Paris-Dauphine. Elle nous montre l'écran de son portable. Place au Chirac des Guignols de l'info, en train de répéter à l'envi son fameux adjectif «abracadabrantesque», qu'il utilisa pour qualifier les poursuites dirigées contre lui dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. Puis voilà un autre sketch, montrant Jacques Chirac en train d'appuyer comme un damné sur le bouton stop d'un reportage version Guignols consacré aux coulisses peu reluisantes de sa vie politique.

Rires. Sourires à coté d'un groupe de fonctionnaires originaires des Antilles, qui haussent juste les épaules à l'évocation de la fameuse phrase sur «les bruits et les odeurs» des quartiers populaires à forte présence d'immigrés: «Chirac n'a jamais empêché personne de rire de lui», explique Lucette, ancienne postière parisienne. «Que voulez-vous, ces gamins là n'ont connu que les Guignols, pas le vrai Chirac.»

Notre éditorial du 26 septembre 2019: Jacques Chirac, une histoire de France

Une affluence impressionnante

L'affluence populaire en ce dimanche 29 septembre est impressionnante. Une longue queue rejoint la cour carrée des Invalides. En son sein, bien plus nombreux qu'on pourrait ne le penser, des jeunes qui ne votaient pas encore lorsque Chirac quitta l'Elysée, en mai 2007, remplacé par Nicolas Sarkozy.

Chirac, cette star

Pourquoi ont-ils fait le déplacement? «Chirac, c'est une star», lâche Kevin, chauffeur Uber. «Sarko, sa marionnette ne nous a jamais vraiment fait rire. Trop énervé. Chirac, c'est l'étourdi arrivé là par hasard, le mec sympa à qui tu pouvais dire «Salut président!»».

Même propos à proximité du portail d'entrée des Invalides, où des Gardes républicains filtrent les entrées et contrôlent les sacs. L'Eglise Saint Louis des Invalides, où repose le cercueil, sera ouverte jusqu'à sept heures du matin. Toute la nuit, les parisiens pourront venir saluer leur ancien maire. Chirac, un «guignol»? «Pourquoi on est là? Parce que c'est un sacré événement», répond Saïd, un trentenaire qui se dit militant des républicains. «L'hommage officiel, tout ça, c'est un message aux jeunes français. regardez ce que ce mec a fait pour vous. Arrêtez de pleurnicher.»

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La marionnette provoque l'évaporation des affaires

Les Guignols de l'info n'étaient pas toujours du goût de Jacques Chirac. Dans un documentaire qui lui est consacré, l'ancien présentateur de Canal Plus Michel Denisot évoque un échange particulièrement vif, dans les toilettes du Parc des princes, entre Jacques Chirac et le patron d'alors de la chaine cryptée, Pierre Lescure. «Chirac n'aimait pas sa marionnette. Elle le faisait passer pour un type pas sérieux. Mais il a aussi compris qu'elle avait un avantage: à force de devenir un gag, les affaires qui lui collaient à la peau se sont un peu évaporées.»

Le temps passe. La foule, toujours, attend d'entrer dans la cour des Invalides. Impression bizarre de rencontrer, ici, des gens qui doivent tous quelque chose à Chirac et en parlent ouvertement. Un ancien réfugié Vietnamien parle de son accueil des «boat people». Une dame africaine se félicite d'avoir écrit sur le registre posé prés du cercueil «merci pour le continent, Monsieur le président». Et ces gags des Guignols qu'on se repasse en boucle. Chirac, le pantalon monté bien au dessus de la taille, son accent inimitable, ses mimiques incontournables. La photo officielle, au dessus de sa dépouille, le montre saluant de la main son public. Sa marionnette, au fond, aurait mérité d'être aussi présente.