Ils ont disparu pour de bon des ronds-points. Ce samedi, sauf dans quelques métropoles, les Gilets jaunes de l’hiver 2018 seront les grands absents de l’avant-second tour. Et pourtant: comment raconter les transformations de la France depuis cinq ans sans reparler de leur révolte, née de l’augmentation du prix du carburant diesel et de l’instauration simultanée de la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes départementales et nationales? Impossible. Entamée au début de novembre 2018, dans le brouillard d’un automne consécutif à un été difficile pour Emmanuel Macron, la mobilisation spontanée de millions de Français en colère reste comme le grand marqueur social du quinquennat qui s’achèvera au plus tard le 13 mai.

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Qui n’a pas arpenté, le 2 décembre 2018, les artères proches de l’Arc de triomphe, en haut de l’avenue parisienne des Champs-Elysées, n’a pas idée du sentiment de basculement possible qui flottait alors sur la capitale française. Quelques jours plus tard, la tête d’Emmanuel Macron, collée sur un carton, se met à flotter au bout d’une pique. Un air de 1789 s’empare de l’Hexagone. Le palais présidentiel se met à redouter ces nouveaux sans-culottes.

La défaite impensable de François Fillon

La France de 2022 est l’héritière de ces journées de feu, de gaz lacrymogènes, d’émeutes et de larmes. Elle n’en est pas le produit, mais elle reste convalescente. «Nous rêvions d’un rêve macronien qui séduirait les Français. Nous avons dû rapidement déchanter», commente un parlementaire de La République en marche, le parti de la majorité présidentielle sortante. Car il y avait bien une part de rêve dans les urnes du 7 mai 2017. Deux semaines plus tôt, l’homme à qui le pays semblait promis avait essuyé une défaite impensable. Le candidat conservateur François Fillon, inamovible premier ministre sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), paraissait programmé pour accéder à l’Elysée et y prendre la place de celui qui, le 1er décembre 2016, avait dû renoncer à se représenter: le président socialiste François Hollande.

Puis l’électorat s’est fissuré. Impossible d’élire à la tête du pays un homme dont la justice mettait alors en cause la probité, ayant ouvert contre lui une enquête préliminaire pour «détournement de fonds publics» en raison de l’emploi fictif d’assistante parlementaire accordé à sa femme (tous deux, condamnés en première instance, attendent aujourd’hui leur jugement en appel). Tel est l’état du pays en 2017: une République prise par surprise, conquise sans coup férir par un homme neuf, jusque-là inconnu des urnes. On ne se remet pas facilement d’un tel choc au pays des «dinosaures» démocratiques que furent Charles de Gaulle, François Mitterrand ou Jacques Chirac. Eux connaissent ses moindres recoins. Ils dialoguaient depuis des décennies avec les Français, les jugeant souvent insupportables. Emmanuel Macron, lui, les connaissait à peine avant d’accéder à la fonction suprême.

«Une révolution»

La France, affirmait-il dans son livre Révolution (XO Editions) publié début 2017, devait être «transformée». Le mot était alors choisi. Plus fort que les réformes. Plus ambitieux qu’un simple projet. Avec deux mots en guise de slogan: En marche! La suite prit l’allure d’un sprint. D’emblée, le nouveau président, avocat assumé de la «start-up nation», s’attaque au marché du travail et à l’impôt sur la fortune. Code du travail, formation professionnelle, apprentissage, assurance chômage, conditions de licenciement, santé au travail… Tout y passe, et par ordonnances, donc sans solliciter l’aval du parlement, pourtant solidement verrouillé par une majorité absolue de députés marcheurs élus en juin 2017.

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«Globalement, c’est bien une révolution qui est entrée en vigueur, le 22 septembre 2017, avec la promulgation des ordonnances», salue Jean-Paul Charlez, président de la confédération des responsables de ressources humaines dans les entreprises. Le mot «révolution» est justement celui qu’avait choisi Emmanuel Macron. L’attractivité économique du pays est son premier totem. La transformation de l’impôt sur la fortune en impôt uniquement immobilier (les placements financiers ne sont plus concernés), votée par l’Assemblée nationale en octobre 2017, est le second pilier de ce mini-séisme libéral. Objectif: convaincre les capitaux internationaux, et les patrons de multinationales, de reprendre le chemin de Paris plutôt que de s’arrêter à Londres ou dans d’autres capitales européennes.

Gouverner comme Jupiter

Emmanuel Macron a gardé de ses deux années passées comme banquier chez Rothschild (2010-2012) le sens du calendrier et de la mise en scène. Son mandat, on l’oublie souvent, coïncidera presque totalement avec l’interminable feuilleton du Brexit, ce coûteux et douloureux divorce entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Lorsque, en janvier 2018, le nouveau chef de l’Etat choisit de faire précéder le sommet de Davos par un sommet Choose France au château de Versailles, son objectif est clair: s’immiscer dans le désordre capitalistique européen provoqué par le Brexit pour imposer la France aux grands entrepreneurs de la planète. «1300 investissements étrangers en moins d’un an, 34 000 emplois créés ou maintenus», fanfaronne déjà l’Elysée, où officiaient pour l’essentiel les anciens collaborateurs d’Emmanuel Macron à Bercy, lorsqu’il était le ministre de l’Economie de François Hollande (2014-2016).

A Matignon, le premier ministre Edouard Philippe, issu de la droite, planche de son côté sur la réforme du statut de la SNCF, finalement votée en juin 2018. L’opposition des syndicats n’y a rien fait. La main tendue des réformistes de la CFDT a été ignorée par l’Elysée. Le président, dit-on, aime gouverner comme le dieu Jupiter: de haut en bas, sans se soucier des conséquences. La suite programmée est la réforme du système de retraite français, éclaté en des dizaines de régimes spéciaux. Il faut travailler plus. L’âge légal de départ fixé à 62 ans depuis 2010 n’est plus tenable. Emmanuel Macron en rêve: grâce à cette réforme-là, il ne transformera pas que la France. Les Français aussi seront «transformés»…

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Le fossé de la défiance

Il arrive que, dans les terrains minés… les mines explosent. La première explosion qui fait dérailler le quinquennat porte le nom d’un collaborateur présidentiel: Alexandre Benalla, démasqué alors qu’il terrassait un manifestant lors des émeutes du 1er mai 2018, en lieu et place des policiers qui l’avaient accepté en leur sein pour «observation». Emmanuel Macron est touché. Il plastronne, invitant ceux qui le questionnent à «venir le chercher». Mais le mal est fait. Les Gilets jaunes s’engouffreront aussi dans cette brèche nommée défiance. Un président trop jeune, élu à 39 ans. Trop pressé. Trop seul aussi, car il néglige voire ostracise les «corps intermédiaires». Cette France-là ne supporte pas d’être brusquée. Elle est celle des «statuts».

Mais sa colère, c’est important, n’est pas qu’une affaire de prix du carburant. Dans l’Education nationale, la réforme du baccalauréat passe mal. Le ministre Jean-Michel Blanquer, pourtant haut fonctionnaire dans ce même ministère pendant toute sa carrière, se retrouve en butte avec son administration. Les logiciels informatiques mis en place pour fluidifier l’entrée à l’université tombent régulièrement en panne. La «start-up nation» est, sous l’angle éducatif, caricaturale: «Oui, nous avons à un moment perdu les profs. Les récupérer après s’est avéré très compliqué…», concède Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, conseiller écouté du ministre. Le fossé de la défiance se creuse. La révolte va bientôt s’y nicher.

La France de 2022 est ce pays hybride né d’une triple fracture. La première est sociétale: elle concerne la laïcité et le poids de l’islamisme radical, deux réalités si difficiles à concilier, que la poursuite des attentats terroristes impose à l’agenda. Le 16 octobre 2020 restera comme la date la plus funeste du quinquennat: ce jour-là, Samuel Paty, enseignant dans un collège des Yvelines, est tué puis décapité par un jeune radicalisé tchétchène. Deux ans plus tôt, le 24 mars 2018, le colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame avait succombé à ses blessures après avoir pris la place d’otages, aux mains d’un djihadiste ayant pris d’assaut un supermarché à Trèbes, près de Carcassonne (Aude). Le cauchemar des attentats de Paris, le 13 novembre 2015, n’a jamais cessé de planer autour de cette France-là. Le mandat d’Emmanuel Macron s’achève d’ailleurs en plein procès des complices présumés de cette tuerie qui fit 130 victimes. Avec, sur le banc des accusés, l’unique survivant des commandos du 13 novembre: Salah Abdeslam, désormais résolu à convaincre les magistrats et les parties civiles qu’il a, cette nuit fatale, renoncé à activer sa ceinture d’explosifs.

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Colère métastasée

La seconde fracture est économique. Elle est dissimulée sous l’énorme édredon social déployé durant la pandémie de Covid-19 et dénommé «Quoi qu’il en coûte» par le ministre des Finances, Bruno Le Maire. La France a, de 2017 à 2022, accumulé 600 milliards d’euros de dette publique supplémentaire. Le pays a explosé son compteur budgétaire. Mais les entrepreneurs n’ont pas sombré. Etonnant retournement de situation pour un chef de l’Etat qui promettait de réduire l’endettement et de supprimer au moins 50 000 postes de fonctionnaires. Le virus arrêtera mieux que les manifestants les velléités suivantes de «transformation».

La France du covid est à l’arrêt. En télétravail. En pyjama. La blessure de cette France-là, après la débâcle initiale provoquée par la pénurie de masques et de respirateurs artificiels, sera celle des vaccins. Au pays de Pasteur, aucun laboratoire national n’accouche d’un vaccin reconnu par l’Union européenne, devenue cheffe d’état-major de l’immunisation du continent. Le laboratoire Sanofi ne disposera d’un vaccin qu’en cette fin d’année 2022. Les antivax pavoisent. Et ils se braquent. Surtout lorsque Emmanuel Macron promet, en janvier dernier, «de les emmerder».

La troisième fracture est politique. La colère des Gilets jaunes s’est métastasée. Le vote protestataire s’est installé. Eric Zemmour a fait irruption dans le débat. La France de 2017 était taraudée, comme le reste de l’Europe, par le populisme, le souverainisme radical et le retour violent des thèses identitaires anti-islam. La France de 2022 est à la fois en colère, en révolte et polarisée. Tout cela se conjugue aujourd’hui au pluriel. L’assistanat social massif du «quoi qu’il en coûte», qui a entraîné l’injection de plus de 200 milliards d’euros dans l’économie, n’a pas anesthésié le pays. La France de 2017, sortie groggy des années Hollande, était prête à se laisser embarquer par son nouvel homme providentiel. Cinq ans plus tard, le doute s’est généralisé. La guerre aux portes de l’Europe, en Ukraine, confirme que l’instabilité devient la règle. «Il faut recoudre le pays», jure Marine Le Pen. Sauf que personne ne sait comment cicatriser ses plaies.