Jeudi soir, aux Etats-Unis (milieu de la nuit en Europe): Donald Trump vient de claquer la porte de la briefing room de la Maison-Blanche. Il laisse les Américains interloqués, une nouvelle fois. Même sur les plateaux de Fox News, la chaîne américaine la plus proche du président sortant, on peine à enchaîner. Il flotte comme un petit air d’incrédulité.

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Pendant un peu plus d’un quart d’heure, Donald Trump vient d’aligner les accusations contre «le système corrompu», contre ces «votes illégaux» qui cherchent à lui «voler la victoire». «Nous étions en train de gagner et, miraculeusement (pour les démocrates), les chiffres ont soudain commencé à fondre», affirmait-il, en référence au décompte des votes par correspondance, qui ont progressivement fait pencher la balance du côté démocrate. A en croire Donald Trump, la machine à frauder fonctionne à plein régime: «Ils veulent d’abord voir de combien de votes ils ont besoin. Et ensuite, ils se débrouillent pour les trouver.»

Pas de «preuve tangible»

Retour sur Fox News où, après avoir tourné en rond et paraphrasé autant que possible le président, l’animateur vedette Bret Baier doit se lancer à l’eau, il n’y a pas de «preuve tangible» qui confirmerait les affirmations du président, finit-il par concéder. La fraude massive mise en avant par Donald Trump ne correspond à aucun fait établi.

Cet embarras visible sur Fox News est à l’image d’un malaise plus vaste qui commence à saisir une partie du camp républicain. A mesure que s’envenime encore le discours de Donald Trump – flanqué de sa garde rapprochée et de sa famille –, le choix devient ainsi de plus en plus tranché pour les responsables du Grand Old Party: doivent-ils suivre les élucubrations de leur chef? Ou faut-il au contraire défendre, face à lui, les institutions américaines qu’il menace?

Pour ceux qui se montraient déjà critiques envers les dérapages de Donald Trump, l’affaire est entendue: ce discours dangereux «mine les fondations de notre nation», résumait par exemple le membre de la Chambre des représentants Will Hurd. Texan, afro-américain, Hurd, il est vrai, ne se représentait pas aux élections le 3 novembre. Pour lui, la tâche est donc bien plus facile.

Mais il n’est pas seul: de l’ancien candidat aux élections présidentielles Mitt Romney (Utah), à l’ex-gouverneur du New Jersey Chris Christie (pourtant proche de Trump), plusieurs poids lourds républicains ont ainsi mis leur légitimité dans la balance pour s’en prendre aux méthodes du président sortant. «Tout cela est en train de devenir insensé», résumait sur Twitter Adam Kinzinger, un représentant de l’Illinois tout juste réélu.

En rébellion

Face à cette frange républicaine en rébellion ouverte contre le président sortant, les membres du clan Trump tentent de sonner le rappel à l’ordre. Entre deux messages qualifiant d’«idiots» ceux qui croient à une remontée à la régulière de Joe Biden, Donald Jr., le fils aîné du président, s’en est pris au «manque d’action» des personnalités républicaines pour défendre leur camp. Sous-entendu: le courage leur fait défaut. «Vous manquez d’épine dorsale, enchaînait Eric Trump, l’autre fils adulte du président. Battez-vous contre la fraude! Nos électeurs ne vous pardonneront jamais d’avoir été des moutons.»

Alors que quelque 68 millions d’électeurs ont voté en faveur de Donald Trump, ces injonctions de la famille du président sonnent comme autant de menaces à peines voilées. Sortir du bois aujourd’hui, et s’opposer aux divagations de Donald Trump, c’est courir le risque de payer cet affront plus tard, au sein d’un parti chauffé à blanc par cette élection.

Un exemple: après avoir semblé un peu hésitant, le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham a annoncé qu’il versait un demi-million de dollars au fonds constitué par Donald Trump pour financer ses multiples recours visant à contester les résultats de l’élection auprès des tribunaux. Une initiative qui a été aussitôt chaleureusement saluée par Eric Trump ainsi que par une ribambelle de personnalités proches du président.

Partie du complot

Si cette bataille lancée par Donald Trump pour contester les résultats met mal à l’aise des républicains, c’est particulièrement le cas dans des Etats tels que l’Arizona ou la Pennsylvanie, où la remontée de Joseph Biden a été spectaculaire. Au point que le gouverneur républicain de l’Arizona, Doug Ducey, s’est vu obligé de mettre les points sur les i, pour ne pas apparaître comme un membre du «complot» supposément mené contre Trump. «En Arizona, nous comptons les votes reçus jusqu’au jour de l’élection. C’est tout. Faisons le décompte des votes, et laissons les gens décider, plutôt que de faire des déclarations», s’exclamait-il.

Pour paraître anodine, cette profession de foi ne se heurtait pas moins à l’ire de Donald Trump. Avant que le mouvement de déconfiture ne semble s’accélérer pour lui dans d’autres Etats, le président sortant avait tout fait pour éviter de concéder une possible défaite en Arizona.

Selon la presse américaine, Donald Trump aurait ainsi appelé le propriétaire du groupe Fox, Rupert Murdoch, pour lui «crier dessus» après que Fox News avait assuré que Joe Biden avait remporté cet Etat. Murdoch n’aurait rien voulu entendre, et Fox News s’est vue obligée d’expliquer publiquement sa décision d’annoncer Joe Biden vainqueur. «Je suis désolé, nous n’avons pas tort», expliquait à l’antenne Arnon Mishkin, un responsable de la chaîne. Une chaîne sur laquelle Donald Trump n’est plus intervenu depuis lors et qui n’a fait l’objet d’aucun de ses tweets.