Espagne

Si une frontière séparait l’Espagne de la Catalogne

Deux villages se font face, l’un en pays valencien, l’autre en terre catalane. Que se passera-t-il si l’indépendance finit par l’emporter?

Espagne-Catalogne: si une frontière les séparait?

Espagne Deux villages se font face, l’un en pays valencien, l’autre en terre catalane

Que se passera-t-il si l’indépendance finit par l’emporter?

C’est ici que l’Espagne s’achève. Un hameau tellement reculé qu’il n’a même pas trouvé de nom, même s’il appartient au village de Rossell, distant de dix kilomètres. Faute de mieux, les quelques dizaines de voisins expliquent qu’ils habitent dans «les Maisons du fleuve». Au-delà, abîmé par les ans: le vieux pont en pierre qui enjambe le Sénia. Mais personne, aujourd’hui, ne sait plus très bien où mène ce pont. Vers les villageois d’en face, vers la boulangerie, l’école et l’église, comme il l’a toujours fait? Ou vers une Catalogne indépendante, vers un futur pays étranger qui cherche, précisément, à couper tous les ponts avec l’Espagne?

Nulle part ailleurs, les élections locales qui ont lieu ce dimanche en Catalogne, et qui ont valeur de référendum sur l’indépendance catalane, ne résonnent aussi fortement qu’ici, le long de ce cours d’eau asséché qui marque la frontière entre la région de Valence (c’est-à-dire l’Espagne) et les confins de la Catalogne. De la montagne à la mer, c’est partout le même refrain: des villages siamois, devenus indissociables à force d’être imbriqués les uns dans les autres par la force des siècles. Et partout, c’est la même crainte: celle de voir soudain les fronts se durcir, un fossé se creuser. Et, peut-être, des barrières s’ériger.

Sur la terrasse du Café des Maisons du fleuve, le tenancier Sergio Aparicio s’improvise stratège des batailles à venir. L’homme est né en Castille, il tient son café au bout du bout du pays valencien, mais il habite en face, en Catalogne, dans le village qui porte le même nom que le fleuve, La Sénia. Et où se situe-t-il? Il dramatise à dessein, parle d’élections qui ont fini de couper la population en deux. Il prend alternativement les positions des uns et des autres. Espagnol, il voit les discours s’enflammer en Catalogne, le ton monter, les désastres approcher. Catalan, il s’emporte contre ce gouvernement de Madrid «incompétent» qui, loin de tenter de calmer les esprits, n’a cessé d’envenimer les choses en bloquant tout espoir de solution négociée.

«Et maintenant quoi, comment allons-nous sortir de là? demande-t-il. Si le oui à l’indépendance finit par l’emporter, faudra-t-il que je montre mon passeport pour traverser le pont? Et de toute façon, j’aurai quelle nationalité? Serai-je Catalan? Espagnol? Les deux?» La blague circule dans les deux rues que compte le village, entre les maisons qui pour certaines tombent littéralement en ruine: rien de tel qu’une frontière pour relancer une économie. Les voyageurs de passage, les taxes sur les produits, les magasins qui s’installent de part et d’autre. «Peut-être que, finalement, cette histoire d’indépendance, ce sera notre chance», rigole le patron du café.

Quel avenir pour ces deux villages siamois, sorte de concentré rural des relations entre l’Espagne et la Catalogne? Le mieux, c’est d’aller voir de l’autre côté, une fois passé le pont et grimpés les escaliers en pierre aux allures de Golgotha. C’est la vieille église de La Sénia qui apparaît d’abord, là où viennent assister à la messe les quelques fidèles des Maisons du fleuve qui, le dimanche, ne veulent pas s’embarquer dans une voiture pour partir dans la direction opposée, vers le pays valencien.

Dynamique et ouvert, le curé, Xavier Margalef, est tout sourire. Bien entendu, il ne fait aucune différence entre les ouailles, qu’elles soient de Catalogne, de Valence ou d’ailleurs. Chacun restera toujours le bienvenu. Le prêtre prône «l’unité dans la diversité». Il aime les ponts, ceux du dialogue. «Les gens m’avouent qu’ils sont un peu perdus avec tout ce débat, concède-t-il. Les plus anciens, hantés par le souvenir de la guerre civile, voient ressurgir leurs peurs. Mais pour l’essentiel, tout cela reste très festif, surtout chez les jeunes.»

A peine débarqué, Xavier Margalef a été en quelque sorte mis à l’épreuve par ses paroissiens. Par hasard, il est arrivé ici pile le 11 septembre de l’année dernière, le jour de la Diada, la fête de la Catalogne. Une immense bannière catalane avait été hissée sur le clocher. On lui a même demandé s’il pouvait faire sonner les cloches à la volée, pour marquer la fête «nationale». Mais son évêque s’y est refusé. La paroisse est trop proche de la frontière. Entendu du pays valencien, le message pouvait être perçu comme une provocation. Entre évêques aussi, les relations se tendent: il y a quelques jours, le prélat de Valence, Antonio Cañizares, ne prenait pas de gants. Il appelait les fidèles à prier en faveur de «l’unité de l’Espagne». «La sécession n’a aucune justification morale», martelait-il en prévision du scrutin de dimanche. Une provocation au carré.

Et le curé de La Sénia, quel mot d’ordre défend-il devant ses brebis métissées? Il sourit, il esquive: «Peu importe la couleur politique. Je demande aux gens de voter responsable.» Mais il finit par glisser: «Qui pourrait s’opposer à une indépendance entendue comme une liberté supplémentaire et comme l’octroi de davantage de droits?»

Difficile, à La Sénia, de faire dix mètres sans tomber sur un drapeau catalan. Même des murs ont été repeints en jaune et rouge, les couleurs de la Catalogne. Avec ce message: «Le 27 septembre [ce dimanche], c’est là que tout commence.» La Sénia – 5000 habitants, une mégalopole en regard de son alter ego valencien – vit du meuble. Au moins une vingtaine d’énormes magasins visaient à alimenter les dizaines de milliers de maisons qui bétonnent la côte méditerranéenne. Mais la crise économique a frappé dur. La moitié des magasins a fermé, l’autre moitié peine à trouver des clients.

La mairie, ici, est aux mains d’une formation locale proche de la gauche et des Verts. Depuis quelques années, les partis nationaux (Parti populaire et Parti socialiste) y font à peine de la figuration. Officiellement, les élus locaux ne sont pour rien dans la prolifération des drapeaux. Mais, accueillant le visiteur à la mairie, une toile représente la Catalogne sous les traits d’une belle femme toute drapée d’une étoffe rouge et jaune.

«La vérité, explique un employé qui refuse de voir son nom apparaître, c’est que nous sommes aussi loin des préoccupations de Madrid que de celles de Barcelone. Nous nous trouvons sur les marges de cette bataille, et c’est à nous de nous débrouiller.» Se débrouiller pour que les enfants des Maisons du fleuve soient inscrits à l’école locale; pour que les malades valenciens puissent voir des médecins catalans et soient pris en charge par la sécurité sociale; pour que ce soit bien le réseau électrique de La Sénia qui desserve les villageois d’à côté. Le long du fleuve, une vingtaine de communes limitrophes de Catalogne, de Valence, mais aussi d’Aragon se sont d’ailleurs réunies pour résoudre ensemble ces problèmes «trans-frontières», et pour promouvoir de concert leur région. C’est la Taula del Sénia, et ses promoteurs se font des cheveux blancs à l’idée que les velléités indépendantistes catalanes aboutissent pour de bon à l’établissement de frontières.

Le dernier mot? Aux patriarches de La Sénia, réunis pour prendre l’air sur un banc, à l’ombre du clocher de l’église. Elias, Juan, Joaquin et Constantino: bien plus de trois siècles d’existence à eux quatre. Les deux premiers sont pour «en montrer aux Espagnols». Le troisième évoque la menace de la guerre. Le vieux Constantino, lui, a perdu le fil de la conversation. Sauf Joaquin, en réalité, aucun d’eux n’est né ici: Andalous, Castillans, le fruit de l’immigration, puis des décennies passées à user de leurs semelles le pont qui enjambe le Sénia.

«La vérité, c’est que nous sommes aussi loin des préoccupations de Madrid que de celles de Barcelone»

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