La rumeur courait un peu partout, mais à vrai dire les Haïtiens, pourtant prêts à se raccrocher à n’importe quel espoir, n’y croyaient pas. L’aide attendue depuis une semaine n’est pas encore venue. «Rien, pas une goutte d’eau, pas un grain de riz», confirme Jeanty Youbens, un jeune homme qui, comme les dizaines d’autres se pressant autour de lui, aimerait plutôt recevoir des nouvelles qu’en donner.

Jeanty campe depuis sept jours avec sa famille devant le palais présidentiel, sur le Champ de Mars. Il est en plein centre d’une ville qui s’est convertie tout entière en un immense camp de réfugiés. C’est le centre géographique. Mais le centre de la tragédie, lui, est partout.

Pour la première fois, les soldats américains défilaient à pied sur le Champ de Mars. Une aide imminente? «Nous sommes ici pour sécuriser l’endroit», explique un officier américain, aussitôt happé par ses collègues jordaniens de la force de l’ONU qui veulent échanger leur drapeau et poser à côté des GI.

Tenues à l’écart, les centaines de victimes regardent la scène. Sans rancune, et même semble-t-il avec une compréhension infinie: «Si on n’a pas de sécurité, on n’a pas de vie», commente Samuel Cadeau, un comptable de 45 ans, qui est venu prendre des nouvelles de ses anciens voisins de Delmas établis dans le camp de fortune. «Je ne peux pas vous cacher que l’aide n’est pas arrivée en grand nombre», poursuit l’homme sans pour autant énoncer de reproches. La femme du préfet du quartier de Delmas «est périe dans la catastrophe, constate-t-il. Chacun a ses propres problèmes, à tous les degrés de l’autorité.»

Effrayés pour eux-mêmes, autant que pour l’image qu’ils donneraient du peuple haïtien, les réfugiés du Champ de Mars ont faim, soif, mais restent d’un stoïcisme époustouflant. «Les gens font des choses qu’on ne peut pas tolérer», juge Innocente Lamy, une femme qui vit sous une autre tente avec 30 personnes, en parlant de ceux qui se livreraient à des pillages. «Je ne peux pas me mettre dans le cœur des autres. Mais certaines choses ne se font pas.»

Au sein des organisations internationales, pourtant, une certaine colère gronde face à ces milliers de soldats américains qui semblent davantage préoccupés par leur propre sécurité que désireux de passer immédiatement à l’action. Des distributions d’aide, en vérité, ont déjà commencé, effectuées notamment par la Croix-Rouge hondurienne, épaulée par les Espagnols. «Mais le transport est très difficile. Actuellement, nous nous concentrons sur la région de Carrefour, à deux heures d’ici, qui a été la plus touchée, souligne un coopérant espagnol, mais une fois sur place nous devons compter sur les communautés locales pour que l’aide arrive à ceux qui en ont le plus besoin.»

Dans le quartier général de l’ONU, un convoi alimentaire était prêt à partir. Mais la difficulté de mettre en place l’opération a mené les responsables à renoncer, pour des questions de sécurité, au terme de trois heures de discussion.

Entre-temps, les immondices s’accumulent, les cadavres continuent d’être découverts, les malades s’ajoutent aux blessés devant les grilles fermées des hôpitaux. A chaque jour qui passe, la distribution d’aide au centre n’en devient que plus compliquée.

Pendant que les femmes restent sous les tentes, les hommes partent en quête d’aide, là où elle semble le plus vraisemblable, et notamment près de l’aéroport, où le grondement des avions est désormais incessant, jour et nuit. Pendant des heures, ils remplissent des listes avec leur nom, leur profession et leur numéro de téléphone, les remettant par bouquets entiers au premier étranger de passage.

Joël Calvaire est inscrit comme ferrailleur. Saint Victor est maçon. Et tous courent pour s’emparer d’un «sachet» d’eau purifiée, lorsqu’ils viennent à être distribués, ici, avant qu’ils ne disparaissent en quelques minutes.

«Je dois vous le dire, nous devrons déboucher un jour ou l’autre», raconte Augustin Gédéon qui s’est inscrit comme électricien. Déboucher? «Oui, partir à l’étranger, là où nous serons le plus utiles pour reconstruire notre pays.»