Un article paru dans la presse alémanique sur la nomination de la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) n’en finit pas de faire des vagues. En cause: le titre choisi par les rédactions pour cet article paru le 9 février dans plusieurs journaux régionaux outre-Sarine. Jugez plutôt: «Une grand-mère deviendra la cheffe de l’OMC». Ngozi Okonjo-Iweala a bien des petits-enfants mais ce n’est certainement pas pour cette raison qu’elle sera la première femme, qui plus est du continent africain, à diriger l’institution chargée de réguler le commerce international.

L’indignation, qui s’est répandue comme une traînée de poudre via les réseaux sociaux, a poussé les journaux incriminés à changer rapidement le titre de l’article et à s’en excuser. Le contenu de l'article n'était pas en cause. Mais le mal était fait et la formule de la «grand-mère» continue de faire parler d’elle. Dernière réaction en date, plusieurs personnalités africaines, parmi les plus haut placées dans le système des Nations unies, s’en sont émues dans une lettre ouverte de félicitations adressée à leur consœur nigériane.

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Dans cette missive, datée du 19 février 2021, les signataires se félicitent de la nomination «méritée» de l’ancienne ministre des Finances du Nigeria au CV bien fourni à la tête de l’OMC. Les auteurs de cette lettre font partie d’un groupe informel de leaders africains au sein de l’ONU. Ses deux coprésidentes sont la Sud-Africaine Phumzile Mlambo-Ngcuka, directrice d’ONU-Femmes, basée à New York, et l’Ougandaise Winnie Byanyima, à la tête de l’ONUSIDA, à Genève.

«Raciste et sexiste»

Ces personnalités dénoncent les mots «désobligeants» utilisés par les journaux alémaniques. «Nous trouvons ce langage offensant, raciste et sexiste, dans un monde où les secteurs privés et publics sont dominés par des hommes blancs vieillissants. Lesquels sont vénérés pour leur expérience et leurs compétences et ne sont jamais présentés selon leur origine et leur descendance», écrivent les signataires de cette lettre ouverte. Agée de 66 ans, Ngozi Okonjo-Iweala, continuent-ils, est «une professionnelle exceptionnelle». «Elle est aussi fière d’être grand-mère. Néanmoins, son statut familial n’a rien à voir avec le poste qu’elle a brigué avec succès.»

Phumzile Mlambo-Ngcuka et Winnie Byanyima estiment que ces stéréotypes sont emblématiques du traitement réservé aux femmes occupant des positions importantes. «Ce manque de respect est l’une des nombreuses formes de harcèlement auxquelles sont confrontées les femmes leaders», assènent les deux directrices. L’ONU-Femmes voit dans cette affaire une opportunité pour marteler l’importance d’un leadership féminin, à quelques jours de la journée internationale du 8 mars.

«Responsabilité de la presse»

Cette polémique embarrasse la Suisse, qui accueille de nombreuses organisations internationales. D’autant que l’OMC n’est pas la première institution à être dirigée par une femme ou un Africain. La plus en vue d’entre elles en ces temps de pandémie, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est dirigée par l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus depuis 2017.

Mais la diplomatie helvétique est réticente à critiquer les médias. «La liberté d’expression et de la presse est un principe fondamental pour la Suisse, réagit Didier Chambovey, le chef de la mission permanente de la Suisse auprès de l’OMC. Et la liberté va de pair avec la responsabilité. Lorsque, dans la description d’une femme, l’accent est mis sur ses liens familiaux plutôt que sur son cursus professionnel, le sexisme et la discrimination sont involontairement renforcés. Le parcours de la nouvelle directrice de l’OMC est impressionnant, tout comme ses compétences.»