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syrie

Une grenade suisse? 70 dollars à Alep

Des grenades de fabrication suisse sont facilement disponibles dans le nord de la Syrie. Des milliers d’entre elles ont été amenées via les Emirats arabes unis

A Alep, dans le nord de la Syrie, il continue d’être extrêmement facile de se procurer des grenades à main fabriquées en Suisse. Il y a quelques semaines, leur prix s’établissait à 70 dollars pièce au marché noir, près de l’ancien souk. «On m’a même proposé d’en acheter, si j’en voulais», affirme Guillaume Briquet, un photographe établi à Genève qui revient d’un reportage dans la région. Faute de rentrer avec une grenade, il en a ramené la photo qui illustre cet article.

La publication, il y a un an, d’un témoignage de ce type dans divers médias suisses avait provoqué beaucoup de réactions en Suisse. Les grenades qui continuent de circuler sont similaires à celles découvertes à l’époque, et ont été élaborées par Ruag, le groupe d’armement en mains de la Confédération. Berne avait évoqué l’idée que ces grenades faisaient partie de livraisons vendues aux Emirats arabes unis, puis avait créé, avec ce pays, une «commission d’enquête commune». Conclusions: sur les quelque 340 000 grenades achetées à la Suisse, les Emirats arabes unis auraient décidé d’en transférer 65 000 vers la Jordanie en 2004, afin d’aider ce pays «à lutter contre le terrorisme», selon leur propre aveu. Il est vraisemblable que ce matériel ait ensuite rejoint la Turquie, avant d’être introduit secrètement dans les zones contrôlées par la rébellion syrienne, dans le nord du pays.

A l’époque, alors qu’ils venaient de conclure avec la Suisse un contrat de 500 millions de francs concernant des avions d’entraînement militaire Pilatus, les Emirats avaient rapidement fait amende honorable. En théorie, ils n’avaient pas le droit de réexporter le matériel suisse vers un pays tiers. Berne s’est rapidement satisfait de ce mea culpa d’Abu Dhabi et a poursuivi les transactions. Il n’y aurait plus eu depuis lors d’exportation vers ce pays de grenades à main ou de tout autre matériel dont l’utilisation finale aurait pu se révéler problématique.

«A Alep, certains se promènent avec une grenade suisse dans la poche arrière de leur pantalon», assure Guillaume Briquet. Au sein de l’Armée syrienne libre, il est vrai, les combattants se débrouillent aussi avec les moyens du bord, fabriquant leurs propres grenades artisanales. Mais dans cette région, c’est avant tout le front Jabhat al-Nosra qui est aujourd’hui en première ligne. Davantage équipées, et disposant des fonds fournis par des donateurs étrangers, ces brigades peuvent sans difficulté s’approvisionner également au marché noir local afin de mener leurs actions contre les positions de l’armée loyaliste. Au risque de provoquer des fortes dissensions internes, leur chef, Abu Mohammad al-Golani, a déclaré son allégeance à Al-Qaida. Le groupe a été désigné comme une organisation terroriste par les Etats-Unis à la fin de l’année dernière.

Les grenades Ruag «Offensive OHG92» qui circulent aujour­d’hui à Alep proviennent-elles de la même cargaison dont le détournement a été découvert l’année dernière? Ou les Emirats arabes unis auraient-ils été tentés de puiser dans les 275 000 grenades suisses qui restent dans leurs entrepôts? Berne en est réduit à faire confiance à ce pays et à mettre en avant sa bonne foi. Si le Conseil fédéral a apporté encore des restrictions aux exportations d’armes à la suite de cette polémique, elles ne concernent pas ce stock de grenades à main. A l’instar des autres munitions, elles sont moins rigidement régies. «Le contrôle en matière de munitions est plus compliqué [que celui des armes lourdes]. Les pays peuvent toujours mettre en avant le fait qu’ils les ont utilisées lors d’exercices», explique Simon Plüss.

Par le passé, les Emirats avaient déjà réexporté en 2005, sans autorisation, des obusiers blindés suisses vers le Maroc. «Mais ce pays est aujourd’hui en quête d’une plus grande légitimité internationale qu’il y a dix ans», assure-t-on à Berne. Contacté, le Ministère des affaires étrangères d’Abu Dhabi n’a pas donné suite à nos questions.

La facilité avec laquelle ces grenades peuvent passer aujourd’hui de main en main illustre certains des dilemmes auxquels sont soumis les Etats européens à l’heure de décider s’ils doivent ou non livrer des armes à la rébellion syrienne. A l’échelle suisse, des précautions supplémentaires ont été prises à l’égard de tous les pays de la région. L’ordonnance sur le matériel de guerre, amendée à la suite de l’épisode de l’année dernière, stipule que la Suisse ne doit pas accorder d’autorisation de contrats s’il existe notamment «de forts risques que, dans le pays de destination, les armes à exporter soient transmises à un destinataire final non souhaité». Les djihadistes du front Jabhat al-Nosra font sans nul doute partie de cette catégorie.

«Certains se promènent avecune grenade suisse dans la poche arrière de leur pantalon»

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