Syrie

Une habitante d’Idlib: «Priez pour nous!»

Les combattants d’Al-Qaida ont pris le contrôle de la dernière province syrienne aux mains de l’opposition. Ses habitants tremblent

Le conflit syrien est difficile à suivre? Trop de groupes inconnus, aux noms imprononçables, se côtoient sur les champs de bataille? C’en sera bientôt fini, ou presque. L’un de ces groupes, Hayat Tahrir el-Sham vient d’interdire la création de tout nouveau groupement à Idlib, la seule province syrienne encore aux mains de l’opposition. La raison? Tahrir el-Sham peut se le permettre, il est désormais pratiquement seul aux commandes dans cette région voisine d’Alep, à la frontière avec la Turquie. L’ironie? Ce groupe djihadiste a changé lui-même deux fois d’appellation. Il reste encore largement connu sous son premier nom, le Front al-Nusra. Il reste, aujourd’hui encore, l’émanation d’Al-Qaida en Syrie, même s’il s’en est un peu détaché.

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La prise de pouvoir par Al-Qaida d’Idlib, où vivent 2 millions de personnes, est passée pratiquement inaperçue. Elle a eu lieu fin juillet, au terme de très violents combats qui ont vu progressivement se décomposer un autre groupement de l’opposition au gouvernement syrien, Ahrar el-Sham, le mouvement jusqu’alors le plus puissant dans cette partie de la Syrie.

«Des pestiférés»

L’issue de ces combats, qui ont fait des dizaines de morts, ne se résume pas à une simple lutte intestine entre mouvements radicaux. A l’inverse d’Al-Qaida, Ahrar el-Sham, composée de salafistes syriens, ne figure pas sur la liste des mouvements terroristes établie par les Occidentaux ou les Nations unies. Certains de ses dirigeants, comme Mohamed Alloush, menaient les délégations venues négocier au Palais des Nations, à Genève. «Maintenant, les gens sont effrayés», explique au téléphone Zeina al-Saji, jeune étudiante en littérature à l’Université d’Idlib. Elle précise: «Ce qui nous fait peur, ce ne sont pas seulement les extrémistes d’Al-Nusra. C’est surtout que le monde entier va nous considérer comme des pestiférés.»

Dans la province d’Idlib se sont regroupées des centaines de milliers de personnes qui ont fui les combats et la répression des forces loyales au président Bachar el-Assad. Nourriture, médicaments, habits… tout manque ici, tant l’approvisionnement dépend exclusivement du bon vouloir de la Turquie et de l’aide apportée par les ONG internationales. C’est précisément autour de Bab el-Hawa, le point de passage avec la Turquie, qu’ont eu lieu les principaux combats entre les forces d’Al-Qaida et celles d’Ahrar el-Sham. Le contrôle de la frontière garantit non seulement celui de la province tout entière mais aussi, possiblement, des millions de dollars de revenus prélevés sous forme de «taxes». La Turquie, bien qu’elle n’ait pas de griefs particuliers à l’égard des djihadistes de Tahrir el-Sham, vient d’ailleurs de décider de fermer la frontière de son côté.

«Nous sommes les prochains!»

«Vous voyez ce qui s’est passé à Mossoul? Les carnages qui continuent à Raqqa? Nous sommes les prochains sur la liste. Priez pour nous», poursuit l’habitante d’Idlib, en référence aux deux bastions de l’organisation de l’Etat islamique, soumis à de violents bombardements en Irak et en Syrie. Au-delà des groupes extrémistes, Idlib compte aussi une myriade d’autres mouvements rebelles, regroupés notamment au sein de l’Armée syrienne libre. Mais ils auront d’autant plus de mal à s’ériger en contrepoids face aux combattants d’Al-Qaida que les soutiens internationaux sont aujourd’hui chancelants.

L’heure est aux accommodements avec le régime de Bachar el-Assad: le président Donald Trump a décidé récemment de mettre fin à une opération de la CIA qui, depuis quatre ans, finançait et entraînait des groupes armés «modérés». Leurs combattants ont six mois pour se trouver un nouvel employeur. Etant donné la mainmise d’Al-Qaida, et ses méthodes, beaucoup n’auront pas le choix: après tout, la création d’un nouveau groupe est exclue. Et il faut bien nourrir sa famille… 

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