Une héroïne ukrainienne dans un asile russe

Russie Nadejda Savchenko est accusée d’être complice de la mort de deux reporters russes

Bizarre destin que celui de Nadejda Savchenko, 33 ans, pilote d’hélicoptère et lieutenant de l’armée de l’air ukrainienne. Célébrée chez elle comme héros national de la lutte contre «l’envahisseur russe», elle est internée depuis lundi dans un hôpital psychiatrique moscovite, l’Institut Serbsky, tristement célèbre pour avoir persécuté nombre de dissidents soviétiques. Des séparatistes pro-russes l’ont capturée le 18 juin près de Lougansk, en Ukraine, alors qu’elle combattait dans les rangs d’un bataillon de volontaires pro-Kiev.

En Russie «de son plein gré»

La justice russe accuse Nadejda Savchenko de complicité dans la mort de deux reporters de guerre russes le 17 juin dernier non loin de Lougansk, en Ukraine. Elle aurait joué le rôle de «pointeur» permettant à des artilleurs ukrainiens du bataillon Aïdar de viser les deux journalistes de la télévision d’Etat russe, tués par des éclats de mortier, alors qu’ils réalisaient un reportage sur la ligne de front.

Nadejda Savchenko nie avoir joué un rôle, de près ou de loin, dans la mort des deux journalistes. Selon ses avocats, elle dit avoir été kidnappée le 18 juin par des séparatistes pro-russes en Ukraine. Dans une vidéo postée par ces derniers sur Internet, on voit la jeune femme attachée par des menottes à une barre de fer. Dans les jours suivants, elle a été emmenée contre son gré sur le territoire russe, où elle a immédiatement été incarcérée dans une prison de la ville de Voronej. Chose curieuse, les enquêteurs russes affirment que Savchenko est entrée sur le territoire russe de son plein gré, sous le statut de «réfugiée». Les autorités ukrainiennes affirment qu’elle a été illégalement emmenée en Russie par des agents des services secrets russes en mission de soutien auprès des séparatistes pro-russes.

Le président ukrainien Petro Porochenko a exigé le 8 juillet qu’elle soit immédiatement libérée. A quoi Vladimir Markin, le porte-parole du Comité d’enquête de Russie (qui gère le dossier), a répondu que ses chances d’être libérée étaient «comparables aux chances de Porochenko de remplacer Obama à la tête des Etats-Unis». L’enquête n’est pas achevée, mais Vladimir Markin a déjà qualifié Savchenko de «terroriste». Elle risque une peine de 20 ans de prison.

«Pas mariée à son âge»

Mais pourquoi avoir interné en hôpital psychiatrique cette «criminelle de guerre» (c’est ainsi qu’elle est présentée dans les médias russes) avant même le début de son procès? «Compte tenu du fait qu’elle ne soit pas mariée à son âge, qu’elle participe à de longues opérations militaires et qu’elle ait des opinions nationalistes radicales […] nous avons des doutes sur sa santé mentale», justifie un document des enquêteurs transmis aux avocats russes de Nadejda Savchenko. L’un d’entre eux, Ilia Novikov, a confié au Temps «craindre qu’elle ne soit forcée à prendre des médicaments destinés à dégrader son état mental. Elle m’a dit jeudi dernier qu’elle refuserait de répondre aux médecins.» L’avocat a été autorisé à rendre visite à sa cliente à l’Institut Serbsky mercredi. Selon lui, elle se porte bien et ses conditions de détention sont correctes. Nadejda Savchenko a aussi été autorisée pour la première fois à recevoir la visite de sa mère, venue d’Ukraine, et du consul d’Ukraine en Russie. Ilia Novikov indique qu’en tant qu’avocat, il n’a le droit de lui rendre visite qu’une fois par semaine. Nadejda Savchenko doit subir une expertise psychiatrique qui dure en principe trente jours, avec possibilité de prolongation jusqu’à nonante jours.

Pour l’avocat, l’affaire Savchenko «n’est rien d’autre qu’un procès politique orchestré par des politiciens russes proches des séparatistes. Ils voient dans Savchenko le coupable idéal pour la mort des deux journalistes. Il n’y a aucun élément dans l’enquête qui permette d’incriminer la responsabilité de Savchenko.»

Devenu un symbole du conflit dans le Donbass et du combat pour l’indépendance du pays, Savchenko a été placée en tête de liste d’un parti aux élections législatives du 26 octobre prochain en Ukraine. Son parti promet de la catapulter dans la foulée au Conseil de l’Europe, avec une immunité parlementaire à la clé.