«Une idéologie comparable à celle d’une secte»

Le politologue Abdelasiem El Difraoui, auteur d’Al-Qaida par l’image (PUF 2013), s’est infligé le visionnement de la vidéo mise en ligne par l’Etat islamique (EI) dimanche. «Abominable», constate-t-il, mais en expert de la propagande djihadiste il relève une mise en scène élaborée qui s’intègre dans une stratégie de communication globale, qu’il décrypte pour Le Temps.

Le Temps: Cette vidéo va-t-elle plus loin dans l’horreur que les précédentes?

Abdelasiem El Difraoui: Poser cette question, c’est déjà faire le jeu de l’EI. L’organisation mise sur une surenchère continue dans la cruauté. Elle joue avec les règles journalistiques et propose du neuf, afin de faire la une des médias. Pour ne pas tomber dans le panneau de la stupeur que veut susciter l’EI, il faut absolument contextualiser et analyser sa stratégie de communication.

– Que dire alors de cette vidéo?

– Dans la première partie du montage de 16 minutes, les auteurs justifient le djihad global. Les arguments sont connus, les musulmans sont les victimes innocentes du complot américano-sioniste. En illustration, on voit de jeunes enfants musulmans mourir dans les bombardements. La part belle est faite à l’idéologie, sommaire, et à ses fondements. Oussama ben Laden y est décrit comme le père spirituel. Son héritage est revendiqué, comme pour mieux évincer Al-Qaida, avec qui l’EI rivalise. La deuxième partie est consacrée au supplice des 18 militaires syriens, décapités soigneusement et simultanément. Une vingtaine de djihadistes en tenue de camouflage participent à la scène. Les otages sont en noir, bien rasés contrairement à leurs bourreaux, qui vont chacun à tour de rôle prendre un couteau. Le bruitage suggère des lames qui s’entrechoquent ou sortent de leur fourreau; l’effet est particulièrement insoutenable. Les images sont à mi-chemin entre un jeu vidéo ultraviolent et un film d’horreur hollywoodien. Dans la dernière partie, le bourreau Djihadi John, surnommé ainsi en raison de sa supposée origine anglaise, s’adresse et menace les Etats-Unis. Il est filmé en épilogue avec, à ses pieds, la tête de l’humanitaire américain Peter Kassig.

– Quel bénéfice l’EI trouve-t-il dans cette cruauté extrême?

– En plus d’attirer l’attention des médias du monde entier, l’EI s’adresse aux jeunes Occidentaux fascinés pathologiquement par la violence. La présence de plusieurs étrangers parmi les bourreaux est supposée créer une proximité avec le spectateur sympathisant, comme un clin d’œil à la petite frappe des banlieues à qui l’EI dirait: «nous pratiquons la violence que tu rêves d’infliger». Le message est à double tranchant, si j’ose dire, car l’immense majorité des musulmans, même radicaux, sont choqués par ces images et les condamnent. Mais une toute petite frange sera séduite, ce qui suffit à l’EI qui ne recherche pas une mobilisation de masse, au moins en Europe. L’autre but de cette mise en scène, c’est de cliver les sociétés. Les images suscitent des sentiments anti-islamiques que l’EI qui fonctionne comme une secte peut ensuite instrumentaliser.

– Sur quelles références religieuses l’EI s’appuie-t-il?

– L’EI se pose comme la seule vraie communauté de croyants et propose à ses adhérents potentiels le pardon des péchés intérieurs rachetés par le djihad et une voie vers le salut. Les jeunes djihadistes peuvent donc espérer que tous leurs manquements religieux et leurs erreurs passés seront oubliés. L’EI promet aussi une entrée VIP au paradis, la mort en martyr permettrait d’y accéder directement sans attendre le jour du jugement dernier. Ce sont des mensonges, mais l’EI n’est pas à une contradiction près. Son idéologie n’a rien à voir avec l’islam mais plus avec celle d’une secte.