Même le film Un Jour sans fin connaît un dénouement. Après des dizaines de dates butoirs non respectées, des coups de théâtre à répétition et des envolées lyriques de chaque côté, les derniers moments de la négociation du Brexit approchent. Mardi, Boris Johnson a fait un geste important: il a abandonné son projet de loi menaçant de ne pas respecter le premier accord sur le Brexit, celui signé l’an dernier. Dans le même temps, le premier ministre britannique s’apprêtait à partir pour Bruxelles, pour rencontrer mercredi soir Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, afin d’arracher enfin l’accord tant discuté.

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Les jeux ne sont pas encore faits. Mais l’urgence semble concentrer les esprits. Quoi qu’il se passe, les relations entre l’Union européenne et le Royaume-Uni changeront fondamentalement dans trois semaines, au 1er janvier 2021, quand la période de transition après la sortie de l’UE arrivera à échéance. La seule question qui demeure est de savoir si les deux parties réussiront à s’entendre sur un accord a minima ou s’ils divorceront de façon brutale.

Cran politique

Après des avancées réelles mais insuffisantes dans les négociations ces dernières semaines, le dossier est monté d’un cran politique. Michel Barnier et David Frost, les négociateurs, ont laissé la place à Boris Johnson et Ursula von der Leyen. Ces derniers se sont appelés samedi soir, puis de nouveau, à deux reprises, lundi soir. Après ces appels infructueux, Boris Johnson a décidé de se rendre à Bruxelles. Mardi soir, son cabinet a annoncé qu’il le ferait mercredi, la veille du sommet européen, et qu'il rencontrerait Ursula von der Leyen dans la soirée. «Pourquoi donc ferait-il le déplacement s’il n’y avait pas l’espoir d’un accord?» s’interrogent les optimistes. «Que pourront-ils donc régler en face à face qu’ils ne pouvaient pas faire par téléphone?» répliquent les pessimistes.

Mardi, Boris Johnson a répété ses désaccords sur le fond. «La situation est très compliquée. Nos amis [européens] doivent comprendre que nous avons quitté l’Union européenne afin d’exercer le contrôle démocratique sur la façon dont nous faisons les choses. Et il y a aussi la question de la pêche, sur laquelle nos positions sont encore éloignées.»

Souveraineté, pêche: les dossiers sont sur la table des négociations depuis un an. Sur le premier, les Européens veulent conserver un droit de regard sur les règles de la concurrence britannique. Ils craignent que le Royaume-Uni ne se lance dans un grand dumping social ou environnemental, abaissant les règles de protection des travailleurs par exemple, ce qui créerait une concurrence jugée «déloyale». Pas question d’accepter ce droit de regard, rétorque le gouvernement britannique. Celui-ci dément toute volonté de dumping mais affirme qu’il y va de sa souveraineté: il n’est pas sorti de l’UE pour continuer à se faire dicter sa conduite.

Un compromis semble désormais se dessiner. La Commission européenne ne demande plus aux Britanniques de s’aligner sur ses règles. Mais elle menace: si, à terme, elle juge que ces derniers s’en éloignent trop, elle se réserve le droit d’imposer des droits de douane.

Sur la pêche, la bataille est frontale. La grande majorité des prises dans les eaux britanniques sont faites par des bateaux européens. Les quelque 10 000 pêcheurs britanniques, devenus des symboles politiques, réclament le rapatriement des quotas pour pouvoir attraper «leurs» poissons. Le week-end dernier, la France a tapé du poing sur la table, refusant de trop laisser filer les quotas. Mais elle sait bien que les Britanniques ont l’avantage sur ce dossier: en l’absence d’accord, les pêcheurs français (et européens) perdraient l’accès à l’ensemble des eaux de leur voisin. Bruxelles a désormais proposé de «rendre» 18% de quotas européens, étalé sur plusieurs années. Ce chiffre, ainsi que le nombre d’années de transition, est en cours de discussion.

Rationalité rare

Quelles différences ferait un accord? A la fin de la période de transition, le 1er janvier, les entreprises devront de toute façon faire des déclarations d’importation ou d’exportation, et produire les contrôles sanitaires ou phytosanitaires s’il s’agit de produits alimentaires ou phytosanitaires. La libre circulation des marchandises sera terminée. Mais sans accord, en plus de cette paperasserie, les droits de douane de l’Organisation mondiale du commerce s’appliqueraient. Les voitures seraient imposées à 10%, les ailes de poulet frais à 18% et les morceaux de poulet surgelés à 32%…

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Au milieu d’une pandémie et d’une récession majeure, ce bras de fer entamé il y a quatre ans et demi a perdu de son emprise politique. Le sujet ne fait plus que rarement la une des journaux britanniques. Il n’est même pas la priorité du sommet européen, qui doit aussi trancher sur les modalités de la mise en place du plan de relance de 750 milliards d’euros, en discussion depuis juillet. La rationalité politique et économique appelle à un accord. Mais depuis ce fatidique 23 juin 2016, quand les Britanniques ont décidé de sortir de l’UE, la rationalité a été rare.