Une femme évêque, une première ministre lesbienne et, ce week-end, une jeune mère en principale rivale du chef d’Etat: tout peut arriver sur les terres volcaniques d’Islande. Il a fallu deux mois de campagne seulement à Thora Arnorsdottir pour venir menacer le président sortant, Olafur Ragnar Grimsson. Du jamais-vu pour ce poste honorifique qui d’ordinaire ne suscite pas de compétition.

Le scrutin présidentiel ce samedi se joue entre ces deux candidats que tout oppose. Lui, 69 ans, au pouvoir depuis seize ans, cheveux blancs, lunettes et costume sombre, rassemble surtout au centre et parmi les conservateurs. Elle, blonde journaliste de la télévision publique aux tailleurs colorés, 37 ans, sans expérience politique, attire plutôt les diplômés, les femmes et les partis de gauche.

La candidature de cette jeune mère de famille enceinte est une première dans l’histoire de l’île de 320 000 habitants. L’Islande s’est déjà distinguée en 1980, quand Vig­dis Finnbogadottir devenait, à 50 ans, la première femme au monde élue présidente au suffrage universel. Trente-deux ans plus tard, Thora Arnorsdottir annonçait sa candidature, le ventre rond et la voix tremblante. «C’est l’effet des hormones», a-t-elle lancé. Le ton était donné, la politicienne ne compte pas éluder sa maternité sous prétexte d’affaires d’Etat.

Thora Arnorsdottir a accouché pendant la campagne. Quinze jours plus tard, elle était de retour, couffin à la main, dans les rues de la capitale, Reykjavik. Elle reçoit les journalistes chez elle, son bébé blotti dans ses bras, entourée de ses deux autres enfants et des trois filles de son compagnon, Svavar Halldorsson. Journaliste comme elle, il s’est d’emblée déclaré prêt à abandonner sa carrière pour endosser le rôle de Premier Monsieur et de père au foyer.

Pour Irma Erlingsdottir, directrice du Centre de recherche sur l’étude des genres à Reykjavik, la crise économique a propulsé Thora Arnorsdottir sur le devant de la scène, comme d’autres avant elle.

La montée des femmes

Depuis le krach de 2008 et l’effondrement de l’économie islandaise, de plus en plus de femmes investissent les postes à responsabilité. Trois figures résument l’ampleur et la rapidité de ce phénomène. En mars dernier, Svana Helen Björnsdottir, 51 ans, a pris la tête de la Fédération des entreprises islandaises. Un mois plus tard, Agnes Sigurdardottir était élue évêque de l’Eglise protestante, à 58 ans. La plus emblématique est peut-être la première ministre social-démocrate Johanna Sigurdardottir – mariée à la poétesse Jonina Leosdottir –, qui dirige le gouvernement depuis 2009. Elle a succédé à Geir Haarde, contraint à la démission en 2008 avant d’être jugé pour sa responsabilité dans la débâcle économique.

Johanna Sigurdardottir a commencé par imposer la parité au gouvernement, qui compte désormais 50% de ministres femmes. Puis elle a lancé une série de mesures en faveur de l’égalité, dont l’obligation pour toute entreprise de plus de 50 salariés de compter 40% de femmes aux postes de leadership d’ici à 2013.

«La critique du système libéral est menée par des femmes et des partis de gauche, au pouvoir en ce moment, qui favorisent la participation féminine. Mais, même si l’Islande a une longueur d’avance sur la majorité des pays européens, l’égalité n’est pas atteinte», estime Irma Erlingsdottir. Les derniers sondages avant le scrutin donnent Olafur Ragnar Grimsson gagnant. Pour la sociologue, la grossesse et la jeunesse de Thora Arnorsdottir ont fini par jouer en sa défaveur. Entre le début et la fin de la campagne, elle est passée de 65 à 36% d’intentions de vote. «Elle a beaucoup été attaquée sur sa vie privée. Son adversaire l’a qualifiée de poupée de cire. Preuve que nous restons dans un système patriarcal.»