Maintenant, c’est elle qui reçoit les messages ou les coups de téléphone. Comme celui de cette dame, l’autre jour, qui lui annonçait que son fils avait été torturé et, en larmes, lui implorait conseil. Maryam al-Khawaja est l’une des filles du plus célèbre des opposants bahreïnis, Abdulhadi al-Khawaja, qui sert une peine de prison à vie pour «complot» contre le gouvernement. Sa sœur aînée, Zainab, est, elle aussi, derrière les verrous. Depuis des mois, c’est donc elle qui est en première ligne. Elle a 24 ans.

La semaine dernière, elle passait par Genève, au milieu d’une brigade de militantes aussi jeunes qu’elle, jouant toutes leur rôle ritualisé lors d’une réunion du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Personne de sa famille n’est là pour lui expliquer les procédures tortueuses. «J’ai appris la réalité de l’ONU par mon travail», sourit-elle. Un apprentissage en accéléré, qui passe inmanquablement par l’initiation au cynisme des Etats.

A Genève, les dirigeants de Bahreïn ont passé un mauvais quart d’heure, lorsqu’est venu le tour de leur pays à l’Examen périodique universel. Le nom d’Al-Khawaja est revenu souvent dans les critiques formulées par certains Etats à l’encontre de ce royaume du Golfe qui a décidé de réprimer d’une main de fer tout soupçon de contestation depuis un an.

Un résultat salué par les activistes, mais que la jeune militante relativise aussitôt. «Les responsables des Etats nous reçoivent, disent nous comprendre, prennent des positions publiques, mais font ensuite l’exact inverse de ce qu’ils disent. Peu ou prou, chaque Etat est l’allié de Bahreïn, si l’on excepte l’Iran. Certains de ceux qui se sont montrés les plus critiques ici vendront demain aux dirigeants de Bahreïn les armes qu’ils dirigeront ensuite contre les opposants.»

«Mon nom suffisait»

Maryam al-Khawaja a grandi au Danemark où son père, persona non grata à Bahreïn, a passé des années en exil. Arrivée dans son pays au début des années 2000, la jeune fille a pu voir monter la grogne d’une population en majorité chiite face à un régime autocratique conçu pour sauvegarder les intérêts de la famille royale sunnite. «Je n’étais pas prédestinée à devenir militante des droits de l’homme. Mais mon simple nom suffisait pour que je ne trouve pas le moindre emploi.» C’est, dit-elle, «l’erreur classique» des régimes répressifs: «Ils créent eux-mêmes les activistes politiques les plus résolus.»

En marge de sa présence à Genève, le régime a lancé une campagne de presse nationale qualifiant la jeune militante de «traître» à son pays, ou lui reprochant de travailler pour «une puissance étrangère» (lire l’Iran). «Bien sûr, ils aimeraient me voir rentrer pour m’emprisonner à mon tour.» Elle a retrouvé son appartement au Danemark, entre deux réunions en Allemagne, au Liban ou aux Etats-Unis. Dans chaque ville où elle passe, elle demande un entretien avec les diplomates en poste de son pays. A Genève, comme ailleurs, ils refusent de la rencontrer.

Fin de la grève de la faim

La volée de bois vert reçue vendredi à l’ONU par le royaume explique sans doute la libération lundi d’un autre emblème de la contestation, Nabil Rajab. Dans le même temps, l’avocat d’Abdulhadi al-Khawaja annonçait que son client allait cesser la grève de la faim qu’il tâchait de respecter depuis début février, même s’il a été plusieurs fois nourri contre son gré.

Sur Twitter, la fille a annoncé la nouvelle sur un ton exclusivement professionnel. Elle a de qui tenir: depuis plus de trente ans, son père vit exclusivement pour la cause des droits de l’homme. Dans l’une des rares conversations qu’elle a eues au téléphone avec lui, pratiquement aucune allusion personnelle. Juste ce mot d’ordre: «Tu dois être aux côtés de la population de Bahreïn.» La jeune militante souffle: «C’est dans cette mentalité qu’on a grandi.»

Au demeurant, grâce à Internet et aux portables, Maryam al-Khawaja se sent plus connectée que jamais à son peuple. Quotidiennement, elle reçoit des centaines de messages qui, à ses yeux, confirment que la «révolution» ne s’arrêtera pas. Le vieux dicton, enseigné par son père, ne dit-il pas que la chute du régime devient inéluctable lorsque les grands-mères se mettent à manifester dans les rues?