La lanceuse d'alerte, dont le monde entier connaît désormais le visage, a appelé mardi le Congrès américain à renforcer la régulation de Facebook, qu'elle accuse notamment de pousser les adolescents à utiliser toujours plus ses plateformes, au risque de provoquer une addiction.

«Nous avons encore le temps d'agir. Mais il faut le faire maintenant», a exhorté Frances Haugen, ingénieure qui a quitté Facebook en mai dernier après deux ans passés au sein de l'entreprise, devant les membres de la commission sénatoriale du Commerce. «Facebook ne devrait pas être laissé libre de choisir la croissance, la viralité (...) aux dépens de la sûreté du public. (...) Ils financent leurs profits avec notre sûreté.»

L'audition de cette informaticienne de 37 ans intervient au lendemain d'une panne gigantesque, sans précédent dans l'histoire du groupe, qui a mis hors service ses quatre plateformes, les réseaux sociaux Facebook et Instagram, ainsi que les messageries WhatsApp et Messenger.

«Mark Zuckerberg (co-fondateur et PDG de Facebook) a un rôle unique dans l’industrie de la tech parce qu’il détient 55% des droits de vote de Facebook (58% en réalité). Il n’y a pas d’entreprise aussi puissante qui soit contrôlée de manière aussi unilatérale. Donc au final, la responsabilité revient à Mark. Et il ne rend de comptes à personne. Et Mark Zuckerberg est, dans les faits, le concepteur en chef des algorithmes.»

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Les sénateurs ont immédiatement rebondi sur les suggestions de la lanceuse d'alerte, le sénateur démocrate Ed Markey adressant un message au patron de Facebook, Mark Zuckerberg: «L'époque durant laquelle vous avez envahi notre vie privée, promu des contenus toxiques et utilisé des enfants et des adolescents est révolue. Le Congrès va agir.»

Facebook remet en cause le témoignage de Frances Haugen

Pour étayer ses allégations, l'ingénieure s'appuie sur les deux ans qu'elle a passés au sein de l'entreprise et sur des milliers de documents qu'elle a emportés avec elle au printemps dernier. Déjà présentés, pour partie, par le Wall Street Journal mi-septembre, ils montrent que les chercheurs de Facebook ont mis en évidence le fait qu'une partie des adolescentes utilisatrices d'Instagram sont encore moins à l'aise avec leur corps qu'elles ne l'étaient auparavant.

Répondant aux questions des sénateurs, Frances Haugen a dépeint une entreprise dont l'une des priorités est «d'attirer les jeunes utilisateurs» tout en ayant conscience que certains d'entre eux développent une addiction à Instagram ou réagissent mal à ses contenus.

Au sujet de la version d'Instagram pour les moins de 13 ans, projet officiellement suspendu fin septembre, Frances Haugen a expliqué qu'elle ne voyait pas Facebook renoncer. «Ils doivent s'assurer que la prochaine génération est tout aussi investie dans Instagram que celle d'aujourd'hui.»

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Un porte-parole de Facebook a réagi, sur Twitter, en soulignant que Frances Haugen n'avait «pas travaillé sur la protection des enfants (chez Facebook) ou sur Instagram (...) et n'a pas de connaissance directe de ces sujets provenant de son travail chez Facebook».

Davantage de transparence réclamée

Frances Haugen affirme également que Facebook a supprimé, après l'élection présidentielle américaine, des filtres contre la désinformation pour favoriser une augmentation de la fréquentation de ses plateformes, qui ont ensuite été utilisées par des internautes pour préparer le rassemblement du 6 janvier à Washington, qui a mené à l'intrusion au Capitole.

«J'ai pris l'initiative (de témoigner) parce que j'ai réalisé une vérité effrayante: presque personne en dehors de Facebook ne connaît ce qui se passe à l'intérieur de Facebook. La direction de la compagnie cache des informations vitales au public, au gouvernement américain, à ses actionnaires et aux gouvernements du monde entier.»

«Facebook doit assumer la responsabilité de ses choix», a-t-elle réclamé, «être prêt à accepter de petits compromis (susceptibles d'affecter) ses bénéfices».

Pour la lanceuse d'alerte, il faut imposer à Facebook davantage de transparence et de partage d'information, avec l'aide d'un nouveau régulateur dédié aux géants d'Internet, à même d'appréhender la complexité de ces plateformes.

L'entreprise «ne sait pas se réguler elle-même», estime Psaki

Facebook a multiplié les efforts pour tenter de contenir la polémique. «Au coeur de ces accusations réside l’idée que nous privilégions les profits plutôt que la sécurité et le bien-être. Ce n’est tout simplement pas vrai», a affirmé Mark Zuckerberg dans une longue publication sur sa page Facebook.

«Si nous étions une société qui ne se préoccupe pas de sûreté, qui donne la priorité aux bénéfices, nous ne ferions pas ce genre de recherches», avait fait valoir lundi Monika Bickert, vice-présidente de Facebook, au sujet des études internes montrant notamment que la santé mentale de certaines jeunes filles est affectée par Instagram.

Quant à l'impact du réseau social sur le climat politique, que Facebook n'a pas fait suffisamment pour contrôler selon Frances Haugen, un autre vice-président, Nick Clegg, avait jugé dimanche «trop facile de chercher une explication technologique à la polarisation politique aux Etats-Unis».

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