La lanceuse d’alerte, à l’origine de la fuite de documents internes de Facebook qui ont alarmé le public et des élus américains, s’est montrée pour la première fois à visage découvert dimanche, dans un entretien à l’émission «60 Minutes» diffusée par la chaîne CBS. Ancienne ingénieure chef de produit chez Facebook, Frances Haugen a accusé le groupe de «(choisir) le profit plutôt que la sûreté» de ses utilisateurs.

Cette trentenaire doit être auditionnée mardi par la commission au Commerce du Sénat américain. Dimanche, le sénateur démocrate Richard Blumenthal, membre de la commission, a rendu hommage au courage de la lançeuse d’alerte.

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Frances Haugen a rejoint Facebook en 2019 et été assignée, à sa demande, au département «intégrité civique» (Civic Integrity), qui s’intéressait aux risques que pouvaient poser certains utilisateurs ou certains contenus pour le bon déroulement d’élections.

Facebook «privilégie ses intérêts»

Avant le scrutin présidentiel américain de novembre 2020, Facebook avait modifié ses algorithmes pour réduire la diffusion de fausses informations. Mais selon la lanceuse d’alerte, «dès que l’élection a été terminée», le groupe les a reconfigurés comme avant, «pour donner la priorité à la croissance plutôt qu’à la sûreté».

«Il y avait des conflits d’intérêt entre ce qui était bon pour le public, et ce qui était bon pour Facebook», a insisté Frances Haugen, et le groupe, «une occasion après l’autre, choisissait de privilégier ses intérêts, c’est-à-dire faire plus d’argent». «J’ai vu pas mal de réseaux sociaux, et la situation chez Facebook était sensiblement pire que ce tout ce que j’avais pu voir avant», a dit l’ingénieure, passée par le site de rencontres Hinge, mais aussi Yelp (évaluation de commerces par les internautes) ou Pinterest.

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Pour Frances Haugen, c’est à la suite du retour aux anciens algorithmes que de nombreux utilisateurs de Facebook se sont servis de la plateforme pour se mobiliser en vue des événements du 6 janvier, qui ont mené à l’intrusion au Capitole.

La responsabilité «de l’insurrection» sur le siège du Congrès «incombe aux personnes qui ont infligé les violences et à ceux qui les ont encouragées, dont le président (Donald) Trump», a rétorqué Nick Clegg. Le vice-président de la plateforme a jugé «trop facile de chercher une explication technologique à la polarisation politique aux Etats-Unis».

Il a toutefois reconnu que Facebook devait essayer de «comprendre comment (il) contribue aux contenus négatifs et extrême, aux discours haineux et à la désinformation».

L'offensive de Nick Clegg

Avant son départ de l’entreprise, en mai, Frances Haugen avait emmené avec elle de nombreux documents issus de recherches internes à l’entreprise et les avait confiés au Wall Street Journal. Dans un article publié mi-septembre, le quotidien a révélé, sur la base de ces informations, que l’entreprise effectuait des recherches sur son réseau social Instagram depuis trois ans pour en déterminer les effets sur les adolescents. Les études ont notamment montré que 32% des adolescentes estimaient que l’utilisation d’Instagram leur avait donné une image plus négative de leur corps lorsqu’elles n’en étaient déjà pas satisfaites.

Plus tôt dimanche, le vice-président du groupe Nick Clegg avait accordé un entretien à la chaîne CNN et tenté de limiter les possibles dégâts qu’allait causer l’interview de la lanceuse d’alerte.

«Nos recherches ou celles de n’importe qui d’autre ne corroborent tout simplement pas le fait qu’Instagram soit mauvais ou toxique pour tous les adolescents», avait déclaré l’ancien vice-premier ministre britannique dimanche. «Je ne trouve pas surprenant, de façon intuitive, que si vous ne vous sentez déjà pas bien dans votre peau, aller sur les réseaux sociaux puisse vous faire vous sentir encore un peu moins bien.»

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Sous pression, l’entreprise californienne a annoncé suspendre le développement d’une version d’Instagram pour les moins de 13 ans, mais elle n’y a pas renoncé.

Un appel à réguler Facebook

«Personne chez Facebook n’est malveillant », a estimé la lanceuse d’alerte. « Mais les intérêts ne sont pas alignés.» Pour elle, Mark Zuckerberg, co-fondateur et PDG de Facebook, n’a jamais cherché à faire de Facebook une plateforme haineuse, «mais il a permis que des choix soient faits», favorisant la diffusion de contenus haineux.

«Les actions de Facebook montrent clairement qu’il ne se réformera pas seul», a réagi le sénateur Blumenthal dans un communiqué. «Nous devons envisager une régulation plus stricte.»