Le Temps: Comment évaluez-vous l’impact de la mort de Fidel Castro sur l’avenir de Cuba?

Michael Parmly: Après les cérémonies qui vont se multiplier en hommage à Fidel Castro, Cuba va se tourner vers l’avenir et non le passé. C’est une étape importante. Aujourd’hui, les jeunes Cubains voient Fidel Castro comme quelqu’un qui a redonné une fierté à Cuba, mais aussi comme un frein, comme quelqu’un qui est resté ancré dans le passé.

– Que restera-t-il du comandante en jefe?

– Il restera la figure cubaine du XXe siècle au même titre que José Marti au XIXe siècle. Une majorité de Cubains voulaient la fin de l’ère du dictateur Fulgencio Batista. Ils refusaient de voir leur pays dans les mains d’escrocs et de la mafia. Dans leur majorité, ils ont soutenu la révolution. Fidel Castro a capté ce sentiment. Il n’est donc pas étonnant que l’image et l’identité de Cuba restent fortement liées à sa personne.

– Va-t-il désormais y avoir une accélération du processus de normalisation entre les Etats-Unis et Cuba?

– Les tensions entre les partisans des réformes et ceux qui veulent maintenir Cuba dans le passé vont demeurer. Les Cubains veulent le changement. La situation est toutefois paradoxale. D’un côté, certains Cubains restent très entreprenants. De l’autre, ils quittent Cuba en nombre, car ils désespèrent de voir l’île évoluer. Pour accélérer la normalisation américano-cubaine, il faudra toutefois attendre 2018. Tant qu’il y a un Castro au pouvoir, difficile de voir une levée de l’embargo américain.

A partir de 2018, Raul Castro a promis qu’il céderait le pouvoir. Le Congrès américain n’aura alors plus d’excuse pour ne pas lever l’embargo qui repose sur six lois dont l’ultime, la Helms-Burton de 1996 qui cite spécifiquement les Castro.

– Avec Fidel Castro, le président américain Barack Obama aurait-il pu également rétablir les relations diplomatiques entre la Havane et Washington comme il l’a fait avec Raul Castro?

– Avec Fidel, la normalisation n’aurait jamais eu lieu. Une citation de lui résume la situation: «Qué somos y qué seremos sino una sola historia, una sola idea, una sola voluntad para todos los tiempos?» (Que sommes-nous et que serons-nous sinon une seule histoire, une seule idée, une seule volonté pour tous les temps?) Tout tournait autour de sa personne. La citation montre qu’il a raté le coche, qu’il n’a pas vu que nombre de jeunes Cubains n’étaient plus aussi enthousiastes au sujet de la révolution. Dans un discours prononcé en automne 2005, il reconnaît pourtant que la révolution risque de ne pas être permanente.

Son frère Raul, plus pragmatique, a saisi ce qu’il se passait. Après la visite de Barack Obama à la Havane en mars 2016, Fidel Castro a pourtant pu voir que l’événement n’a pas provoqué de changement de régime, qu’il n’y a pas eu de nouvelle Baie des Cochons. C’est d’ailleurs la subtilité de la politique cubaine de l’administration Obama: plaider pour l’ouverture, mais insister sur le fait que le destin de l’île appartient aux Cubains et aux Cubains seuls.

– Bien qu’absent du pouvoir depuis juillet 2006, Fidel Castro a-t-il freiné son frère dans sa volonté de traiter avec les Américains?

– La santé de Fidel Castro était très fluctuante. Raul s’est dès lors appliqué à ménager son frère, car il a mené une politique contraire à celle de son frère. Les réformes qu’il a annoncées ont été entreprises, mais à un rythme irrégulier. Son habileté a été d’entreprendre des réformes tout en préservant l’identité cubaine. C’est ce qu’il a fait en libéralisant les voyages. A partir de janvier 2014, il a permis aux Cubains de voyager moyennant un visa.

– A moins de deux mois de la fin de sa présidence, Barack Obama va-t-il encore agir dans le dossier cubain?

– J’entends des rumeurs laissant entendre qu’il va faire un geste. Je ne serais pas surpris. Il a en tout cas compris que les temps étaient mûrs et qu’une action raisonnable avec Cuba était possible.


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