C’est un coup de massue. Un tribunal d’Alger a condamné lundi à 3 ans de prison ferme (ainsi qu’à une amende de 50 000 dinars) le journaliste algérien Khaled Drareni. C’est, comme le notait une de ses avocates, la peine la plus lourde infligée depuis le début du Hirak, ce mouvement de protestation qui réclame un changement de système politique dans le pays. Jamais, par ailleurs, dans l’Algérie indépendante, un journaliste n’avait été jusqu’ici frappé de pareille sanction, faisant craindre aux voix critiques «un durcissement de la répression politique».

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Pratiquement inconnu hors d’Algérie avant le mouvement de contestation qui a commencé en février 2019, Khaled Drareni avait été arrêté en marge d’une manifestation, en mars dernier, puis placé en détention provisoire, sans être même autorisé à voir ses proches depuis lors. Deux militants politiques, Slimane Hamitouche et Samir Belarbi, avaient été appréhendés à la même occasion, ainsi qu’une trentaine d’autres personnes. Lundi, les deux militants ont écopé de 4 mois de prison ferme, une peine sensiblement inférieure à celle du journaliste.

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D'autres accusations

Que reproche exactement la justice au journaliste algérien, dont le visage et la liberté de ton sont devenus progressivement familiers, hors de l’Algérie, aux téléspectateurs de TV5 Monde et de France24? A la vérité, même à l’issue du procès, la réponse à cette question reste floue. Officiellement poursuivi pour «incitation à un attroupement non armé» et pour «atteinte à l’intégrité du territoire national», Khaled Drareni semble pourtant être l’objet d’autres accusations que celles qui le frappent dans le cadre de son travail.

Il y a quelques mois, un ministre l’avait accusé de faire partie des «professionnels de la subversion». Et le président algérien lui-même, Abdelmadjid Tebboune, avait laissé entendre à la même période que le journaliste, qu’il accusait de s’être rendu «vers des ambassades étrangères», accomplissait un travail «identique à celui d’un espion».

«Une condamnation politique»

La justice s’est-elle laissé influencer par ces diverses appréciations, qui ne figuraient pas dans le dossier de l’accusation? C’est la thèse qu’a défendue notamment l’avocate Zoubida Assoul, au sortir du tribunal, dans des déclarations qui ont fait le tour des réseaux sociaux. Le verdict est «la traduction de la déclaration du chef de l’Etat. On l’a sentie dans le réquisitoire et les questions de la présidente. C’est une condamnation politique et une décision politique», s’exclamait-elle.

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De manière révélatrice, le journaliste – qui a fondé le site d’information Casbah Tribune et anime un talk-show politique à la radio – avait consacré par le passé plusieurs émissions à la question du droit de manifester, garantie par la Constitution algérienne mais sérieusement limitée ensuite par une loi d’application. En mettant en avant la notion d’«attroupement non armé», la justice semble avoir voulu insister davantage sur les questions liées à l’ordre public plutôt que d’affronter directement la problématique de la liberté d’expression.

Khaled Drareni peut certes faire appel de cette lourde condamnation. Mais ses proches, sous le choc, n’avaient pas encore rencontré les avocats lundi après-midi en vue de dessiner la suite. «Ici, tout concourt à ce que les gens se sentent incapables de réagir: la canicule, la pandémie et la peur de se retrouver à l’hôpital… Tout le monde est comme sidéré», note un proche de la famille. Avant de partager son incompréhension: «Pourquoi s’acharner spécialement sur lui? Je le connais bien: il n’a rien à voir avec ces choses dont on l’accuse…»