Bruxelles a ouvert mardi un énorme chantier qui, s’il se concrétise, sera un pas considérable vers une plus grande intégration européenne. Il vise une gestion commune de ses frontières extérieures, ce qui implique un abandon de souveraineté des Etats au profit de la Commission. L’Agence européenne de garde-côtes et de garde-frontières (AEGG) se construirait sur les décombres de Frontex qui assumait cette tâche depuis 2004. Toutefois, tel un tigre de papier, celle-ci est restée impuissante face à non seulement la déferlante des réfugiés mais aussi aux mouvements transfrontaliers des terroristes ces derniers mois.

Le contexte est connu. Entre janvier et novembre 2015, 1,5 million de réfugiés sont arrivés illégalement en Europe. Rien qu’entre juillet et septembre, ils étaient 413 800, le double par rapport au semestre précédent. Sur un autre registre, près de 5000 citoyens européens ont rejoint les rangs de l’Etat islamique (EI) en Irak et en Syrie. Lorsqu’ils reviennent et circulent librement en Europe, ils représentent un risque à la sécurité. «L’AEGG permettra de mettre en place des mécanismes pour gérer ces défis qui ne vont pas disparaître de sitôt», a déclaré mardi Franz Timmermans, vice-président de la Commission devant le Parlement européen.

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L’AEGG sera dotée d’un corps de réservistes d’un minimum de 1500 garde-côtes et de garde-frontières issus des 28 Etats de l’UE, contre 400 fonctionnaires affectés à l’agence Frontex. En octobre en pleine crise de réfugiés, lorsque cette dernière avait demandé 775 agents supplémentaires pour aider la Grèce, elle n’en avait obtenu que 450. La nouvelle force serait mobilisable dans un délai maximal de trois jours. La Commission prévoit un budget de 238 millions d’euros pour 2016, qui passerait à 322 millions en 2020.

La nouvelle agence comportera un volet «prévention» qui sera basé sur les résultats des tests de vulnérabilité de services nationaux de garde-côtes et de garde-frontières. Elle interviendrait à la demande d’un Etat faisant face à un défi migratoire ou de sécurité. Mais dans des circonstances exceptionnelles, l’AEGG pourrait imposer une intervention. «La solidarité telle qu’elle a été exprimée entre pays jusqu’à présent est une bonne chose, a déclaré mardi le commissaire Dimitri Avramopoulos devant le Parlement européen. Mais elle n’est pas suffisante.»

C’est dans ce contexte précis que se pose la question de la perte de souveraineté nationale. «La France et l’Allemagne ont même écrit une lettre appelant la Commission à renforcer la surveillance des frontières extérieures de l’espace Schengen», explique un fonctionnaire. Il rappelle que les récentes réunions du Conseil européen ont aussi demandé des mesures allant dans ce sens.

L’unanimité n’est toutefois pas acquise. La Pologne, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Witold Waszczykowski, a estimé hier que l’initiative européenne était «non-démocratique». La position de la Hongrie n’est pas claire. Son premier ministre Viktor Orban, grand défenseur de la souveraineté nationale, proposait d’envoyer une force européenne dans la mer d’Egée pour stopper le flux migratoire de la Turquie vers la Grèce. Lors du premier débat sur l’AEGG hier au Parlement, le fossé entre souverainistes et européanistes était évident. Les premiers ont accusé la Commission de vouloir usurper le pouvoir des Etats au profit de Bruxelles.

L’agence coordonnera aussi les programmes de retour pour les requérants d’asile déboutés. A présent, chaque pays assume individuellement cette tâche difficile. Pour Fabrice Leggeri, directeur de l’agence Frontex, la proposition de la Commission était attendue depuis au moins une dizaine d’année.

Prochaine étape: le projet de l’AEGG sera débattu au Sommet européen jeudi prochain. Il devra aussi avoir l’aval du Parlement européen.