L'élite politique russe s'est figée dans l'attente de bruyantes décisions sur ses cadres, titrait vendredi matin la Nezavissimaya Gazeta. Selon le quotidien, le premier vice-ministre chargé des questions économiques, le communiste Youri Maslioukov, et le chef du Service fédéral de sécurité Vladimir Poutine pourraient être les prochaines victimes. Son concurrent, Kommersant, affirme que le numéro deux du gouvernement ne dort plus depuis deux jours parce qu'il se sent réellement menacé. Mais il le rassure tout de suite: son heure n'est pas encore venue. C'est plutôt le ministre des Finances Mikhaïl Zadornov, un des derniers libéraux du cabinet Primakov, qui devrait se faire du souci.

La plupart des commentateurs partent de la même observation: après un passage à l'hôpital, Boris Eltsine prend volontiers d'importantes décisions pour montrer qu'il est toujours maître à bord. Alors qu'il est officiellement toujours en convalescence, le président est revenu mardi d'urgence au Kremlin pour renvoyer le procureur général Youri Skouratov. Mais personne ne croit à Moscou que cela va s'arrêter là.

C'est qu'une véritable bataille fait actuellement rage dans le monde politique russe. Les fronts sont très mouvants, mais les deux protagonistes majeurs sont visibles pour tous. D'un côté, il y a le financier Boris Berezovski, officiellement secrétaire général de la Communauté des états indépendants et officieusement grand manipulateur de la politique russe qui se bat pour maintenir son influence. De l'autre, on trouve Evgueni Primakov, officiellement premier ministre, officieusement candidat non déclaré à la présidence du pays, soucieux d'affermir sa prise sur le gouvernail du pays.

L'empoignade est devenue manifeste pour le plus grand nombre la semaine dernière quand le premier ministre a dû faire face à la première campagne publique contre lui. Il avait alors tenté de s'assurer un peu de tranquillité en proposant une trêve politique entre les différentes branches du pouvoir. De nombreux journaux et politiciens se sont alors empressés de souligner qu'une telle trêve bénéficierait avant tout au premier ministre et qu'Eltsine n'avait pas été mis au courant. De plus, de nombreuses âmes bien-pensantes ont insinué – peut-être non sans raison – que Primakov nourrit des ambitions présidentielles. Or, Boris Eltsine ne supporte pas qu'un de ses subordonnés manque de modestie. Boris Berezovski aurait été le grand bénéficiaire d'une remise au pas d'Evgueni Primakov. Il avait visiblement bien besoin de souffler. Depuis plusieurs mois, il lutte pour maintenir son emprise sur le principal canal de télévision ORT au bord de la banqueroute.

Mais Primakov ne s'est pas laissé impressionner. La bataille a définitivement éclaté au grand jour cette semaine, avec une série de raids de la police contre des entreprises qui entrent de près ou de loin dans l'obscur holding financier de Boris Berezovski. Des perquisitions ont eu lieu mardi dans sa société pétrolière Sibneft et dans l'agence de sécurité Atoll. Cette dernière a été accusée d'avoir espionné des hauts fonctionnaires et même la famille de Eltsine. Jeudi, un nouveau raid a pris pour cible la NFQ, une société publicitaire liée à Aeroflot, dans laquelle Berezovski a d'importants intérêts. Compte tenu de la personnalité sulfureuse de Berezovski, le gouvernement a évidemment beau jeu de camoufler ses intentions réelles – son élimination de la scène politique – sous le manteau de la lutte contre la corruption.

L'issue de ce combat reste incertaine. Mais, vendredi soir, les partisans de Primakov avaient tout lieu d'espérer que leur camp l'emporterait sur toute la ligne. Non seulement toutes les rumeurs de démission avaient été démenties au Kremlin, mais le président semblait prêt à accepter la trêve entre les différentes branches du pouvoir que le premier ministre avait suggérée la semaine passée. Tout le monde attend donc avec angoisse le week-end: Boris Eltsine adore prendre ses décisions les plus spectaculaires pendant le repos de fin de semaine.