Le Kosovo va tourner une page de son histoire. Pour la première fois depuis la fin de la guerre de 1999, les anciens commandants de l’Armée de libération (UÇK) ne dirigeront certainement plus le pays à l’issue des élections de dimanche. Le dernier président élu, Hahsim Thaçi, et plusieurs figures de l’ancienne guérilla sont en attente de jugement devant les nouvelles Chambres spécialisées pour les crimes de guerre de La Haye, et le Parti démocratique du Kosovo (PDK) peine à mobiliser sur le thème de la défense des «héros martyrisés».

«Les gens veulent le changement, un gouvernement qui ne soit pas démis au bout de dix-huit mois, ils n’en peuvent plus du clientélisme qui ronge le pays», explique Marigona Iseni, une jeune juriste de Genève, qui cherche à mobiliser la diaspora (lire ci-dessous). Cette soif de changement est aussi perceptible dans le pays, et elle prend deux visages, celui d’Albin Kurti, le charismatique dirigeant du mouvement Vetëvendosje, et celui de Vjosa Osmani, la présidente du parlement sortant qui, depuis la démission d’Hashim Thaçi, le 5 novembre 2020, assure l’intérim de la présidence.

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Lors du dernier scrutin, le 6 octobre 2019, la liste de Vetëvendosje avait déjà viré en tête, devant celle de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), menée par Vjosa Osmani. Les deux partis avaient formé une coalition dirigée par Albin Kurti, qui a volé en éclats après le retrait de la LDK, en mars, à la suite de pressions des Etats-Unis. L’administration Trump poussait alors pour imposer un «accord territorial» avec la Serbie, dont le Kosovo ne voulait pas. Vjosa Osmani, tout en restant présidente du parlement, s’est éloignée de la «vieille maison» de la LDK, discréditée pour avoir plié face au diktat américain, puis elle s’est rapprochée de Vetëvendosje.

Nés en 1982 et 1975

Vjosa Osmani est née en 1982, et son engagement politique n’a commencé qu’après la guerre. Jeune juriste archi-diplômée – elle a obtenu un doctorat à l’Université de Pittsburgh –, elle s’est illustrée en défendant avec brio la cause du Kosovo devant la Cour internationale de justice (CIJ), saisie par la Serbie en 2008 sur la légalité de l’indépendance proclamée par son ancienne province. Albin Kurti n’est pas beaucoup plus âgé – il est né en 1975 –, mais ce sont des années qui comptent et son engagement fut beaucoup plus précoce. Leader des manifestations étudiantes de 1996, il est proche d’Adem Demaçi, le «Mandela albanais», qui a passé près de trente années dans les prisons, tant pour nationalisme albanais que pour adhésion au modèle communiste stalinien de l’Albanie d’Enver Hoxha.

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Durant la guerre, Albin Kurti et son mentor Demaçi travaillent dans un bureau de représentation de l’UÇK à Pristina, mais sans appartenir au noyau décisionnel, ni militaire ni politique, de la guérilla. Le jeune militant est néanmoins arrêté et passe, lui aussi, deux ans dans les prisons serbes. Libéré, il revient au Kosovo en 2001 et engage une sévère critique de la Mission des Nations unies (Minuk) et de la tutelle internationale, au nom du droit à «l’autodétermination» des Kosovars. Autodétermination – Vetëvendosje en albanais –, est le nom de son mouvement, devenu parti politique en 2004, ralliant le soutien des jeunes urbains.

Déclaré inéligible

Albin Kurti promet une lutte sans merci contre la corruption et les réseaux affairistes qui ont mis le pays en coupe réglée, souvent, estime-t-il, avec la complicité des différentes missions internationales. Depuis quelques années, Kurti l’incorruptible a quelque peu policé son discours et son allure, mais sourit quand on le qualifie de «Robespierre du Kosovo». Son éviction du gouvernement a encore renforcé sa popularité et il escompte un plébiscite dimanche.

Les résultats pourraient néanmoins porter à polémiques. Albin Kurti a été déclaré inéligible. En cause, sa condamnation pénale pour les manifestations de l’hiver 2016, quand les députés de Vetëvendosje, dénonçant la violence de la police qui réprimait des rassemblements de rue, avaient lancé du gaz lacrymogène dans l’enceinte du parlement… Le numéro 1 de la liste de Vetëvendosje n’est donc pas nommé sur les bulletins de vote, tandis que Vjosa Osmani arrive en deuxième position. Selon les juristes de Vetëvendosje, même s’il ne peut pas être élu député, Albin Kurti pourrait légalement retrouver le poste de premier ministre. Les jours qui vont suivre le scrutin risquent donc d’être fort tendus, sauf si Vetëvendosje obtient un raz-de-marée qui balaiera toutes les contestations.


La diaspora se mobilise

C’est peut-être au sein de la diaspora que le désir de changement est le plus grand, mais voter s’apparente à un parcours du combattant. «Tout a été fait pour dissuader les gens. Il n’y avait que sept jours pour s’inscrire, et toutes les opérations devaient se faire par internet, ce qui n’est pas facile pour tout le monde», explique Marigona Iseni. Avec des relais en Allemagne et aux Etats-Unis, l’Association des étudiants albanais de Genève a lancé l’application Du Me Votu («Je veux voter»), qui a pour objectif d’aider les gens à remplir le formulaire.

Les premiers résultats sont encourageants. Selon les chiffres de la Commission électorale, 103 000 électeurs de l’étranger auraient pu s’inscrire, tandis que 72 000 dossiers ont été refusés. C’est beaucoup plus qu’en 2019 (40 313 inscrits) ou qu’en 2017 (20 353), mais ce n’est qu’une première étape. Il faut ensuite que les bulletins de vote parviennent à Pristina avant le 14 février. Une gageure, surtout en ces temps de covid. «Nous avons aidé les gens à envoyer leur bulletin par la poste, par DHL», poursuit Marigona, «mais nous réclamons que soit retenue la date d’envoi, pas celle de réception. Les bulletins postés avant le 14 doivent être pris en compte.» L’enjeu politique est majeur: 100 000 bulletins de vote, cela représente près de 10% du corps électoral. J.-A. D. et L. G.