Etats-Unis

Une nouvelle patronne de la CIA accusée de torture

Gina Haspel a participé au programme des prisons secrètes de la CIA, où des détenus liés à Al-Qaida ont été soumis à des méthodes d’interrogatoires particulièrement brutales

Habituée à travailler sous couverture pendant la majeure partie de sa carrière et à mener des opérations clandestines, Gina Haspel, 61 ans, doit désormais apprendre à apprivoiser la lumière. De numéro 2 de la CIA, elle montera sur la première marche du podium si le Sénat confirme sa nomination comme remplaçante de Mike Pompeo, pressenti comme nouveau secrétaire d’Etat. Elle deviendrait alors la première femme à diriger la CIA. Mais ce n’est de loin pas la ligne la plus importante que l’on retiendra de son curriculum vitae atypique.

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Simulations de noyades

Espionne de choc, Gina Haspel a fait ses premiers pas à la CIA en 1985. Envoyée en mission en Afrique, au Pakistan ou encore en Afghanistan, elle a été impliquée, après les attentats du 11 septembre 2001, dans la mise en place du programme des prisons secrètes de la CIA à l’étranger. En mai 2013, le Washington Post révèle, dans une enquête détaillée, qu’elle a géré une prison clandestine en Thaïlande – nom de code: Cat’s Eye – où les détenus considérés comme appartenant à Al-Qaida subissaient des actes de torture particulièrement violents et dégradants, comme les simulations de noyade (waterboarding). C’est ce qui fait dire à Christopher Anders, un des responsables de la puissante American Civil Liberties Union (ACLU), qu’elle est «une figure centrale de l’un des chapitres les plus illégaux et honteux de l’histoire américaine moderne».

Elle aurait notamment joué un rôle en 2002 lors de l’interrogatoire de deux présumés membres d’Al-Qaida, les Saoudiens Abou Zoubaydah et Abd al-Rahim al-Nashiri, évoqué dans des câbles de la CIA déclassifiés en janvier 2017. Le premier aurait notamment subi 83 simulations de noyade en un seul mois. Un rapport secret de 6700 pages rédigé en 2014 par la Commission du Renseignement du Sénat s’est penché sur les pratiques dans ces prisons secrètes. Une copie a été sauvegardée par Barack Obama, pour sa librairie présidentielle de Chicago, par crainte que le document, qui est encore classifié, ne soit détruit. Une version allégée, de 528 pages, a été rendue publique fin 2014 par la sénatrice démocrate Dianne Feinstein.

Toujours selon le Washington Post, Gina Haspel aurait, en 2005, fait détruire 92 vidéos compromettantes des interrogatoires réalisés dans la prison secrète de Thaïlande. En 2013, elle a été brièvement nommée à la tête du Service national clandestin de la CIA, un intérim qui ne s’est pas concrétisé par la suite, précisément en raison des révélations du Washington Post et de l’intervention de la sénatrice Dianne Feinstein. La démocrate a rappelé le rôle trouble qu’elle a joué en faisant détruire des preuves importantes.

Un mandat d’arrêt en Europe?

Cela n’a pas empêché Mike Pompeo de la nommer numéro 2 en février 2017. C’est à ce moment que son visage a commencé à apparaître en public. Son patron a multiplié les compliments à son sujet. «Gina est une espionne exemplaire et une patriote dévouée qui apporte plus de trente ans d’expérience dans l’agence. Elle est aussi une dirigeante expérimentée avec une aptitude fantastique à faire les choses et inspirer ceux qui l’entourent», écrivait-il dans un communiqué. Elle a reçu le Prix George H. W. Bush d’excellence en contre-terrorisme. Trois anciens directeurs de la CIA lui ont également apporté leur soutien, et elle semble être très appréciée en interne. Deux sénateurs démocrates s’étaient à l’époque fendus d’une lettre à Donald Trump pour exprimer leurs réserves.

Mardi, le républicain John McCain, un vétéran de la guerre du Vietnam qui a lui-même subi des tortures en prison, a insisté: elle va clairement devoir s’expliquer sur «la nature et l’étendue de sa participation au programme d’interrogatoires de la CIA» et s’engager «sans réserve» à respecter les lois qui interdisent l’usage de la torture dans les centres de détention américains.

Les remous concernant le parcours de Gina Haspel n’agitent pas que les rangs du Congrès américain. Le European Center for Constitutional and Human Rights a expressément revendiqué, le 6 juin 2017, un mandat d’arrêt contre elle si elle venait à voyager en Allemagne ou dans l’Espace Schengen. Pour son secrétaire général Wolfgang Kaleck, ceux qui commettent, ordonnent ou autorisent des pratiques de torture doivent être poursuivis en justice. Kenneth Roth, le directeur de Human Rights Watch, dénonce lui aussi, sur Twitter, le passé trouble de Gina Haspel et de Mike Pompeo à propos de torture.

Va-t-elle lors de son audition devant le Sénat enfin dévoiler quelques pans de son passé et prendre clairement position sur le waterboarding? Il est fort probable qu’elle décide plutôt d’agir comme elle l’a toujours fait jusqu’à présent: en esquivant les questions gênantes.

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