Attentats

Une nouvelle plaie ouverte au Sri Lanka 

Le pays est sous le choc après une vague d’attentats, imputée par les autorités à un mouvement islamiste local. Depuis la fin de la guerre, les tensions religieuses avaient assombri 
le processus de réconciliation dans l’île

Trois minutes de silence ont été observées mardi matin au Sri Lanka en hommage aux près de 300 personnes tuées dimanche dans une série d'attentats sur l'île. Les habitants se sont inclinés en signe de respect à partir de 8h30 (5 heures en Suisse), l'heure de la première des attaques commises le jour de Pâques. Le gouvernement a décrété pour ce mardi une journée entière de deuil national. Les magasins vendant de l'alcool sont fermés, les drapeaux sont en berne et les radios et télévision devaient adapter leur programmation musicale.

Après un dimanche de Pâques sanglant, le Sri Lanka est en deuil, emmuré dans la peur et la consternation. C’est un pays entier qui tente de trouver des réponses face au déchaînement de violence provoqué par les explosions coordonnées dans des hôtels de luxe et des églises. 

Selon un nouveau bilan de la police locale, mardi, 310 personnes ont été tuées et 500 autres blessées. Au moins deux attaques ont été perpétrées par des kamikazes, ce qui accrédite la thèse des autorités: le gouvernement a imputé les attentats non revendiqués à un groupuscule islamiste, le National Thowheeth Jamaath (NTJ).

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La police cherche à présent des liens avec des groupes étrangers, des attentats d’une telle ampleur semblant difficilement réalisables par ce groupe peu connu. Et a procédé à l’arrestation de 40 personnes. Le groupe désigné suscite de nouvelles interrogations, dans un pays où les tensions ethniques ont nourri une guerre séparatiste durant vingt-six ans mais n’ont jamais radicalisé la minorité musulmane.Les témoignages de solidarité ont fusé du monde entier.

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Depuis la fin de la guerre en mai 2009, le Sri Lanka n’avait pas connu une telle violence. Ces attaques ne ressemblent à aucune autre et ont pris les autorités de court. Semant la désolation, les premières bombes ont été déclenchées dimanche matin dans des églises bondées qui célébraient la messe de Pâques. Elles ont ravagé l’église Saint-Antoine à Colombo, l’église Saint-Sébastien à Negombo et une autre église de Batticaloa, sur la côte Est. A Colombo, trois hôtels de luxe, sur le front de mer, ont aussi été frappés. Si la majorité des victimes sont sri-lankaises, 31 étrangers ont perdu la vie, dont deux Suisses.

«Une attaque 
contre la tolérance»

Depuis, des incidents entretiennent la peur. Lors d’un raid, trois policiers ont été tués par l’explosion provoquée par un kamikaze. Une «bombe artisanale» a été désamorcée près de l’aéroport. Et, ce lundi, 87 détonateurs ont été découverts dans une gare de bus de la capitale, poussant le Sri Lanka à décréter l’état d’urgence au nom de la «sécurité publique». Les Etats-Unis mettent en garde quant à eux contre le risque de nouveaux attentats.

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Les attaques sont avant tout perçues comme une volonté de cibler les chrétiens, dans un pays de 21  millions d’habitants de diverses confessions: à la domination des Cinghalais bouddhistes (70%) s’ajoutent les religions minoritaires des Tamouls hindous (13%), des chrétiens (7%) et des musulmans (10%). Pour le journaliste S. Lakshmi, il s’agit d’«une attaque contre les relations inter­religieuses et la tolérance au Sri Lanka». Ruki Fernando, défenseur catholique des droits de l’homme, rappelle un contexte religieux qui va pourtant à l’encontre des faits: «Les relations entre musulmans et chrétiens ont toujours été très cordiales.»

Les scènes de pleurs des familles des victimes et la crainte de nouveaux attentats ont rappelé au Sri Lanka le traumatisme de la guerre qui s’est achevée en mai 2009. Ce conflit s’était bâti sur les tensions ethniques entre les bouddhistes cinghalais et la minorité tamoule du Nord-Est. Il s’était éteint avec l’écrasement de la guérilla tamoule par les forces armées, dans une myriade de crimes de guerre. «Durant la guerre, la violence s’articulait sur des bases ethniques», rappelle Bhavani Fonseka, du Centre for Policy Alternatives (CPA). Les chrétiens, qui appartiennent aux deux ethnies, s’étaient alors retrouvés écartelés de part et d’autre, avant de privilégier, au lendemain de la guerre, une stratégie de médiation.

Police sur la sellette

Dans le Sri Lanka de l’après-guerre, le gouvernement du président Maithripala Sirisena a affiché la carte de l’harmonie religieuse, rassurant la communauté internationale. Mais des tensions ont perduré. «Il y a une tendance alarmante d’hostilité et de violence contre les églises chrétiennes, explique Ruki Fernando. La liberté religieuse des chrétiens et leur droit à pratiquer leur religion librement ont été visés. Entre le 3  février et le 14  avril, des messes ont été perturbées durant 11 dimanches successifs. Mais la police a été extrêmement réticente à enregistrer les plaintes, y compris quand les responsabilités étaient claires.»

D’après le réseau chrétien Open Doors, le Sri Lanka arrive à la 46e place sur 50 pays où les chrétiens font face à «d’extrêmes persécutions».«Depuis dix ans, nous observons une augmentation des attaques contre les églises mais aussi contre les musulmans, poursuit Bhavani Fonseka. Ces attaques inquiètent les minorités, tout comme l’impunité qui les accompagne.» En mars 2018, un état d’urgence a été déclaré après des destructions de mosquées et propriétés de musulmans. Des rumeurs avançant la radicalisation de cette minorité ont parfois circulé pour justifier les violences.

Que représentent les hôtels?

Parmi les responsables de ces incidents passés est identifié un courant bouddhiste radical, très virulent depuis la guerre. En 2016, le Muslim Council of Sri Lanka (MCSL) alertait: «La communauté musulmane est sérieusement alarmée par la réémergence d’une campagne raciste entreprise par les moines bouddhistes depuis la fin de la guerre en 2009.»

Si les chrétiens ont été visés ce dimanche, pourquoi des hôtels de luxe ont-ils été attaqués? Fréquentés par des touristes, incarnaient-ils une cible occidentale? L’approche du dixième anniversaire de la fin de la guerre, en mai, est une autre concomitance. «Les hôtels peuvent aussi représenter une cible économique», estime Bhavani Fonseka.

«Nous n’avons pas d’explications, commente Ruki Fernando. C’est un choc énorme pour nous tous.» Le traumatisme des chrétiens est désormais une nouvelle plaie ouverte dans l’histoire des violences qui ne cessent de meurtrir l’île de toute beauté. 

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