La directive du Ministère de l'information est tombée il y a quelques jours. Les 550 000 journalistes des 5000 médias de Chine devront respecter à la lettre les sept interdits suivants: ne pas nier le rôle du marxisme-léninisme et du Parti communiste, ne pas répandre de fausses rumeurs et des secrets d'Etat, ne pas mettre en danger l'unité nationale, ne pas diffuser de superstitions et s'en tenir à la ligne de la propagande. Signes avant-coureurs, ces dernières semaines, pas moins de 150 éditeurs ont été mis en garde et plusieurs journalistes ont été licenciés sans explications. Rien de nouveau sous le ciel communiste, serait-on tenté de dire. Et pourtant. Cette reprise en main de la presse, à une année d'une transition politique importante, montre paradoxalement le chemin parcouru ces dernières années en Chine en matière d'information.

La libéralisation accélérée de l'économie chinoise n'a pas été sans effets sur les médias locaux. Il y a encore cinq ans, tous les organes d'information dépendaient directement du Parti communiste ou du gouvernement. Officiellement, c'est toujours le cas aujourd'hui. Mais dans la pratique, de nombreux investisseurs privés ont pénétré des organes de presse, y voyant de juteuses possibilités d'affaires: un vaste marché publicitaire est en train de naître en Chine. Des centaines de nouveaux journaux ont ainsi vu le jour. La compétition n'en est que plus dure pour gagner les annonceurs. Selon une logique implacable, la publicité va vers les journaux qui attirent le plus de lecteurs, et ceux-ci demandent de l'information.

C'est dans ce contexte qu'ont éclaté au grand jour de nombreux scandales que, jusqu'alors, le pouvoir préférait garder secrets en filtrant toutes les informations négatives. Le dernier épisode en date remonte à lundi dernier. Sur son site Internet, le China Daily, le grand quotidien anglophone, titre sur le «principal mensonge en Chine» révélé grâce aux médias. De quoi s'agit-il? Le 17 juillet dernier, au Guangxi, une province du sud-ouest du pays, une mine d'étain s'effondre sous les flots d'une inondation. Une catastrophe de plus dans les mines chinoises, réputées les plus dangereuses du monde, et qui font chaque année des milliers de morts. Comme toujours, les propriétaires et les autorités locales tentent d'abord de cacher l'affaire.

Mais au bout d'une semaine, un journal de Shanghai révèle que 200 mineurs seraient portés disparus. Selon un scénario rodé, l'agence officielle Chine nouvelle nie aussitôt ces «rumeurs». C'est alors qu'intervient une surprise de taille: le Quotidien du peuple, l'autre porte-parole du parti, reprend sur son site Internet les informations de Shanghai et, au fil des jours, grâce à ses enquêtes et à celles d'autres médias du sud de la Chine, il oblige les autorités à investiguer.

Aujourd'hui, on dénombre au moins 81 morts. Le directeur de la mine a été arrêté avec 70 autres personnes, au nombre desquelles un réseau de gangsters qu'il dirigeait et qui avait menacé de mort les journalistes trop curieux. Fait rare en Chine, les autorités provinciales ont loué la ténacité des reporters pour apporter la vérité.

C'est également contraint par les révélations de la presse locale, puis internationale, que le gouvernement chinois a finalement levé le voile sur l'un des scandales les mieux étouffés de la décennie. Les autorités sanitaires ont reconnu l'ampleur de l'épidémie de sida qui touche les paysans du sud de la province du Henan. Victimes d'un odieux commerce du sang au début des années 90, ils sont des milliers à porter aujourd'hui le virus et, dans certains villages, 90% de la population sont touchés (Le Temps du 1er juin).

Il y a un mois, un journaliste du sud-est de la Chine était viré sur-le-champ. Il venait de publier l'impensable: une enquête sur le prélèvement d'organes sur des prisonniers condamnés à mort. Cette pratique, dénoncée depuis des années par des médecins hors de Chine, est l'un des innombrables tabous du pays. La presse de Canton et Le quotidien de la jeunesse de Pékin ont su exploiter au mieux l'espace qui s'est créé entre ce que permet la censure et les exigences du marché. La liste des révélations a pris une ampleur dangereuse pour un parti dont le pouvoir repose pour une bonne part sur le contrôle des esprits. Chaque affaire qui éclate démontre un peu plus les travers d'un régime miné par la corruption.

Le nouveau diktat contre ces journalistes qui ont sciemment dépassé la traditionnelle ligne rouge aurait été personnellement prononcé par le président Jiang Zemin. Avec l'avènement d'Internet, l'entrée prochaine de la Chine dans l'OMC et l'organisation des Jeux olympiques à Pékin en 2008, les jours de cette chasse aux sorcières d'un autre temps semblent pourtant comptés.