Des files d’attente de onze heures pour voter en Géorgie, un manque d’urnes électorales au Texas. Le célèbre principe «une personne, un vote», cher au défunt leader des droits civiques John Lewis, a du plomb dans l’aile aux Etats-Unis. Le constat n’est pas nouveau et remonte à la création du pays. Mais l’intégrité du processus électoral n’a jamais été autant fragilisée dans la perspective de la présidentielle du 3 novembre.

Lire aussi: «L’élection américaine souffre d’un manque criant de professionnalisme»

Un découpage algorithmique

Responsable des questions électorales au Center for American Progress (CAP), un laboratoire d’idée progressiste de Washington, Alex Tausanovitch énumère les éléments problématiques du processus électoral américain. A commencer par les obstacles au vote. Le gouverneur du Texas Greg Abbott a récemment décrété qu’il n’y aurait plus qu’une urne électorale par comté. «C’est ridicule. Prenez le comté de Harris, c’est le troisième plus peuplé des Etats-Unis avec un peu moins de 5 millions d’habitants. Il était censé avoir 12 urnes. Un juge fédéral a suspendu cette mesure. Tant mieux. C’était une tentative flagrante de suppression du vote.»

Lire également: Selma-Montgomery, la marche pour une citoyenneté à part entière

Le gerrymandering, le découpage ultra-partisan des circonscriptions électorales est, relève Alex Tausanovitch, «un énorme problème qui s’est exacerbé à partir de 2010. Il y a eu un nouveau recensement de la population. Cette année-là, les républicains ont remporté de très nombreuses élections locales. Or ce sont les parlements locaux qui découpent ces circonscriptions au moyen d’algorithmes sophistiqués pour qu’elles soient très favorables au parti majoritaire. Mais il y a eu des progrès. Dans certains Etats, des commissions indépendantes ont été mandatées pour ce travail.» Les démocrates s’adonnent aussi à cette pratique.

Lire encore: Trump sape la légitimité des élections

Aucune preuve 

La carte d’identité est aussi problématique. A partir de 2012, nombre d’Etats dominés par les républicains ont exigé une telle carte. Cela peut paraître élémentaire pour un Suisse. «Mais aux Etats-Unis, poursuit l’expert du CAP, il n’y a pas de carte d’identité nationale. La forme la plus connue d’identification, c’est le permis de conduire. Mais tout le monde n’en a pas. Les personnes âgées, les étudiants en sont souvent dépourvus. Et l’ID card dépend souvent du parti qui domine l’Etat. Au Texas, vous pouvez voter avec un permis de port d’armes, mais pas avec une carte d’étudiant.»

Le vote par correspondance est jugé frauduleux par Trump. «Il n’y a aucune preuve de fraudes massives, constate Alex Tausanovitch. C’est une nouvelle tentative de supprimer le vote ou de décourager les électeurs.» Certains citoyens déplorent toutefois la suppression, ordonnée par le patron du Service postal américain, Louis DeJoy, un proche de Trump, de centaines de machines de tri.

Autre source d’inquiétude: en 2013, la Cour suprême a abrogé la section 5 de la loi sur le droit de vote qui imposait aux ex-Etats ségrégationnistes du Sud de soumettre pour approbation à l’Etat fédéral tout changement des conditions de vote. Depuis, certains se sont appliqués à limiter voire à supprimer le vote des minorités. Les dispositions décourageant les ex-condamnés de justice en sont un exemple. En Floride, ils sont plus d’un million à ne pas pouvoir voter s’ils n’ont pas remboursé leurs frais de justice et autres dettes.

Reste enfin, au-delà de l’interférence russe qui se répète comme en 2016, la question de l’argent, omniprésent dans les campagnes électorales américaines. Il provient de grands donateurs et de grandes entreprises qui ont profité de l’arrêt de la Cour suprême Citizens United pour engager des sommes faramineuses en faveur de candidats sans les divulguer au public. «C’est une plaie dans la politique américaine, explique l’expert du CAP. Mais la bonne nouvelle, c’est que la Chambre des représentants a adopté un projet de loi, H.R.1, qui introduirait des réformes historiques en la matière. Si les démocrates reconquièrent le Sénat, le projet de loi pourrait devenir réalité.»