Comment peut-on persévérer à ce point dans l’erreur? Comment, après avoir manqué l’imminence du Brexit, les élites occidentales ont-elles échoué à prévoir le triomphe de Trump?

Coup sur coup, à quelques mois d’intervalle, ce double aveuglement ne relève plus de l’erreur isolée, mais d’un entêtement structurel. Chaque fois que le populisme s’avance vers la victoire, l’«establishment» persiste à croire qu’elle ne se produira pas.

Quelques heures avant le vote britannique, les marchés financiers anticipaient le maintien dans l’Union européenne. Idem la nuit de l’élection de Trump. Les bourses le voyaient perdant, et le «New York Times» démarrait la soirée en annonçant à ses lecteurs que les choses se présentaient bien pour Hillary. On avait vu un déni comparable en Suisse, en 2014, lorsque Conseil fédéral, milieux économiques et universitaires étaient restés passifs devant l’initiative UDC contre «l’immigration de masse».

Mercredi matin, les grands journaux américains, qui ont presque unanimement pris position contre Trump, confessaient un ratage historique.

«Quelque chose dans notre journalisme est fondamentalement cassé, admettait un commentateur du New York Times. Il semble incapable de coller au sentiment anti-élites qui est en train de chambouler le monde. Ce qui est incroyable, c’est le nombre de fois où les médias ont loupé les mouvements populistes […] depuis 2008.»

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«Ils sont enfermés dans un système»

Après chaque échec, les médias ont promis de retenir la leçon, avant de retomber dans l’erreur. Leur incapacité à percevoir la vague de fond des électeurs de Trump est notamment due au fait que les journalistes refusent d’admettre leurs préjugés contre «les ruraux, les classes populaires et les Blancs pauvres», estime ce chroniqueur du «New York Times», Jim Rutenberg.

Mais le phénomène ne se limite pas aux journalistes, ou aux Américains. En France, le fondateur de «Marianne» Jean-François Kahn dénonçait il y a dix ans les «bullocrates»* incapables de comprendre le délitement de leur pouvoir. Ces bullocrates, ce sont à peu près les élites que dénoncent les populistes: dirigeants des partis traditionnels, médias, milieux économiques, monde de la culture…

«Ils sont enfermés dans un système de pensée, un monde clos, sans ouvrir la fenêtre vers l’extérieur, explique aujourd’hui Jean-François Kahn. Ils ne se voient qu’entre eux et pensent tous pareils. Dans le cas de Trump, c’est éclatant.»

Bien sûr, les membres de l’élite savent qu’il y a de la colère et du ressentiment chez ceux «d’en bas». Mais lorsqu’ils en parlent, «c’est avec un certain mépris, ajoute Jean-François Kahn. Ils savent que ce monde existe, mais pour eux il représente quelque chose d’extérieur et d’horrible. Ils ne vivent pas dedans, ils n’y sont pas confrontés.» Un peu comme ces diplomates et espions occidentaux en poste dans l’Iran du Shah, qui n’ont pas vu venir la révolution islamique parce qu’ils ne mettaient jamais les pieds dans les banlieues de Téhéran.

Conformisme de groupe

Trois notions psychologiques peuvent expliquer l’aveuglement face au populisme. La première, c’est le conformisme de la pensée de groupe, le «groupthink».

Hillary Clinton en était l’incarnation, écrivait le chroniqueur du New York Times Ross Douthat quelques jours avant la victoire de Trump. Le consensus dominant au sein du pouvoir était sa boussole. Elle était pour la guerre en Irak quand tout le monde à Washington était pour. Pour notre «superbe petite guerre en Libye», aussi, quand c’était à la mode. Si les médias pensaient qu’elle allait gagner, c’est parce que la strate dirigeante le souhaitait.

Beaucoup de désastres des dernières années sont dus au «groupthink» de l’élite, accuse Ross Douthat: la guerre en Irak, la crise financière de 2008, la crise de l’euro et celle des réfugiés, aggravée par la politique d’accueil d’Angela Merkel, cette autre héroïne de l’establishment.

Pensée magique

Deuxième notion: le déni de réalité, ce qu’on appelle en psychologie la dissonance cognitive. Si un fait ne cadre pas avec votre système de pensée, vous aurez tendance à l’ignorer.

Dans le cas de Trump, les médias ont simplement refusé de croire qu’il gagnerait. Un Trump président serait «trop horrible à envisager et donc, en vertu d’une sorte de pensée magique, cela n’arrivera pas», écrit Margaret Sullivan, la spécialiste médias du «Washington Post».

«Ce comportement me rappelle aussi les premières manchettes publiées le 11-Septembre, annonçant qu’un petit avion avait heurté accidentellement le World Trade Center», ajoute le cinéaste Michael Moore dans une tribune très remarquée publiée en juillet dernier. Il y mettait en garde l’Amérique progressiste contre l’inéluctable victoire du milliardaire new-yorkais. La «seule manière de trouver une solution au problème est d’admettre qu’il existe en premier lieu», avertissait le réalisateur. Sa mise en garde n’a pas eu d’effet.

Autopersuasion

Si les élites et les médias n’ont pas voulu entendre, c’est précisément parce que le populisme menace leur prééminence. On ne peut pas composer avec lui: c’est un mouvement de rupture qui réclame le renversement de l’ordre établi, observe l’ancien premier ministre italien Enrico Letta, aujourd’hui enseignant à Sciences Po Paris. Il est plus simple de le nier, de le ravaler au rang de phénomène irrationnel, passager, que de le combattre. Et quand on ne peut plus l’ignorer, on lui oppose une stratégie d’endiguement de moins en moins efficace.

Cette défense s’appuie sur l’idée que le système fonctionne bien. C’est cette foi dans la continuité qu’incarnait Hillary Clinton. Le bon bilan de Barack Obama devait permettre l’élection de son ancienne Secrétaire d’Etat. De même, la stabilité apportée par l’UE aurait dû conduire au refus du Brexit. En Suisse, les bienfaits de la libre circulation servaient d’argument phare contre l’initiative UDC.

A chaque fois, la bullocratie s’est autopersuadée de ses succès. Avec Trump, elle a heurté le mur de la réalité.

Le choc va-t-il provoquer une remise en question? Jean-François Kahn se montre prudent: «Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé d’alerter contre ce monde endogène, replié sur lui-même, mais ça n’a eu aucun effet. Là, on va voir.» Difficile d’imaginer, tout de même, que les élites et leur vision du monde ressortiront indemnes d’un tel tremblement de terre.

Collaboration: Sylvia Revello, Richard Werly

*Paris, Fayard, 2006. Le dernier ouvrage de Jean-François Kahn est Réflexions sur mon échec, aux éditions de l’Aube