Les Etats-Unis ont sorti lundi d'un placard obscur l'un de leurs cadavres les plus encombrants. Après cinquante ans de secret, le Sénat a publié les comptes rendus des audiences fermées tenues en 1953 et 1954 par la sous-commission d'enquêtes présidée alors par Joseph McCarthy, sénateur républicain du Wisconsin. Ce fut l'un des moments les plus chauds de la guerre froide. Julius et Ethel Rosenberg venaient d'être condamnés à mort pour espionnage au profit de l'Union soviétique. La chasse aux communistes était ouverte en Amérique.

N'importe quel sympathisant de gauche, n'importe quel syndicaliste devenait suspect. Et n'importe quel employé d'un secteur sensible de l'administration pouvait être amené, dans une salle fermée à tout témoin, devant les commissaires du sénateur McCarthy. C'est ce qui est arrivé par exemple à Fernand Auberjonois, le journaliste et écrivain suisse naturalisé américain, qui fut un collaborateur du Journal de Genève. Après avoir décrit les batailles du deuxième conflit mondial comme correspondant de guerre, Auberjonois avait été engagé par la Voix de l'Amérique, la radio financée par le Département d'Etat, et il était devenu le directeur de son service français. Les émissions dont il avait la responsabilité s'adressaient à un pays – la France – où le Parti communiste était alors puissant, et cela faisait de lui presque un coupable. Sa comparution occupe une trentaine des 4200 pages de documents qui viennent d'être rendus publics, et elle illustre parfaitement l'acharnement maniaque de Joseph McCarthy, de son conseiller spécial, Roy Cohn, et des autres membres de la commission, parmi lesquels on a la surprise de découvrir un jeune assistant nommé Robert Kennedy.

Les auditions fermées avaient pour but de sélectionner les suspects intéressants – ceux qui démontraient leur faiblesse ou refusaient de témoigner en invoquant la Constitution – pour les produire ensuite dans des séances publiques, qui devinrent pendant quelques mois de 1954 un vrai cirque de la télévision balbutiante.

En ce temps de délation, Fernand Auberjonois avait été convoqué par les services du sénateur parce qu'un collègue l'avait dénoncé, pour quelques mots lâchés dans des séances de son équipe à la Voix de l'Amérique. Son interrogatoire secret eut lieu de 28 février 1953. L'année d'avant avait paru le livre d'un ancien militant communiste, Whittaker Chambers, affirmant que l'administration fédérale, et en particulier le Département d'Etat, était infiltrée par des militants révolutionnaires masqués. Quand il avait été question d'en parler sur le service français de VoA, Auberjonois avais mis en garde ses confrères contre cet auteur «psychopathe», recommandant la plus grande prudence. A lire ses questions ressassées, on voit bien qu'aux yeux de Joseph McCarthy un tel mot – «psychopathe» – ne pouvait venir que d'un sympathisant communiste, ce que l'Américano-Suisse n'était pas. Fernand Auberjonois se défend comme il peut, et on mesure à cette lecture l'incroyable pression exercée sur les témoins dans un climat hystérique. Le journaliste corrige son propos, donne implicitement raison à Whittaker, admet le danger de subversion. Il est un peu plus offensif quand il défend son programme francophone, dans lequel il voulait balancer la propagande politique par du divertissement. Les commissaires, eux, considéraient que la Voix de l'Amérique ne pouvait être que l'instrument du combat anticommuniste.

La fin de l'interrogatoire de Fernand Auberjonois est encore plus étonnante. Joseph McCarty et Roy Cohn lui demandent d'expliquer ses relations avec une maison de production dont le directeur est lui aussi accusé de n'être pas un très bon Américain. Une des raisons de ce soupçon découle des relations de travail que le producteur entretenait avec Charlie Chaplin. Charlot était alors, à Hollywood, sur la liste noire de la Commission de coordination de Hollywood, qui avait commencé à mener dans le milieu du cinéma la chasse aux sorcières avant même que McCarthy n'entame ses auditions sur l'autre côte.

Les documents publiés lundi à Washington contiennent les interrogatoires de 161 personnes, des militaires, des artistes, de simples citoyens. En décembre 1954, parce qu'il commençait à devenir trop encombrant en s'en prenant aux officiers et aux hauts fonctionnaires, le sénateur a été débarqué sous la pression du président Eisenhower. Il est mort trois ans plus tard, complètement alcoolique.