Trente-sept ans après son exécution à la prison de Ramle, l'officier nazi Adolph Eichmann refait soudain parler de lui en Israël. Une vive polémique s'est en effet engagée autour des 1200 pages de ses mémoires écrits en prison et sur la question: «Faut-il ou non les rendre au domaine public et permettre aux historiens et aux chercheurs de les consulter?» En avril dernier le journaliste Tom Seguev avait publié dans les colonnes du quotidien Ha'aretz un brûlot dans lequel il s'indignait que les mémoires d'Eichmann soient tenus toujours secrets. Il estimait la volonté de garder ces pages manuscrites sous le boisseau d'autant plus injustifiable que plusieurs organisations juives et israéliennes se sont mises à réclamer la publication de tous les documents liés à l'Holocauste. Sur ces entrefaites, les deux fils d'Eichmann, Dieter et Ricardo, ont demandé à entrer en possession du manuscrit.

L'existence de ces mémoires était connue des historiens israéliens, mais il semble qu'ils se soient pliés à une espèce de «conspiration du silence». Le Mémorial de l'Holocauste à Jérusalem (Yad Vachem) en explique les motifs: «Il était hors de question de fournir des arguments aux révisionnistes.» Les rares personnes qui ont eu accès à ces documents disent effectivement qu'Adolf Eichmann cherche à diminuer son rôle à celui de simple exécutant. «C'est tout juste s'il ne se présente pas comme une victime. Ces pages ne nous ont rien appris sur l'Holocauste», confient-elles.

Dans un article assassin, publié par le Jerusalem Post, un autre journaliste israélien, Uri Dan, se livre à un duel, mais sans le nommer, avec Tom Seguev. Il tente de démolir point par point les affirmations du journaliste du Ha'aretz. Il s'en prend aussi vivement au procureur général, Elkayim Rubinstein, pour avoir laissé entendre qu'il prendrait en considération la requête des fils d'Adolf Eichmann. Dans cet article, Uri Dan cite la réaction tout émotionnelle d'un des membres du commando qui a capturé l'ex-officier nazi en Argentine: «Quel culot! Les fils d'Eichmann vont-ils me rendre ma sœur et ses enfants assassinés… Vont-ils seulement rendre les documents, les lettres, les biens des millions de Juifs qui furent victimes de leur père.»

Rafi Eitan, le chef du commando israélien qui s'est emparé d'Adolf Eichman en 1960, se montre encore plus virulent. «Nous aurions dû brûler ce manuscrit avec le corps d'Eichman (après la pendaison, le corps d'Eichmann fut incinéré et les cendres dispersées en mer, n.d.l.r.)! Les néonazis remontent la tête partout en Europe occidentale, en Russie et également aux Etats-Unis.» Uri Dan enchaîne aussitôt: «Ce débat en Israël sur la question de savoir qui a droit au manuscrit d'un des plus grands tueurs de Juifs est ridicule… c'est le propre d'une société qui a perdu sa voie.» Tom Seguev lui avait déjà répondu à l'avance: «Le propre d'une démocratie est la transparence.» En conséquence, le journaliste du Ha'aretz exige la publication immédiate des mémoires d'Eichmann. Ce qu'on appelle déjà ici la «seconde affaire Eichmann» pourrait être porté devant les tribunaux israéliens.