Espagne

Une «secte de prêtres pédophiles» à Grenade

Le pape François en personne s’est intéressé à l’appel au secours d’une ancienne victime. Celle-ci avait envoyé une lettre à l’archevêché de la ville andalouse, qui a dû réagir

Une «secte de prêtres pédophiles» à Grenade

Espagne Le pape François en personne s’est intéressé à l’appel au secours d’une ancienne victime

L’archevêché de la ville andalouse a dû réagir

La scène se passe le 10 août dernier. Quelque part dans le nord de l’Espagne, un enseignant de 24 ans répond au téléphone. «Bonjour, je souhaite vous parler de votre lettre […]. Elle m’a bouleversé.» «Mais… qui êtes-vous?» «Le pape François.» On peut imaginer le désarroi mêlé de stupeur qui s’est alors emparé de ce jeune professeur. Le souverain pontife en personne s’intéresse à son cas. Jamais Daniel* n’aurait pu l’imaginer. La lettre à laquelle le saint-père fait référence est une missive envoyée par ce jeune homme au début de l’été à l’archevêché. Dans celle-ci, Daniel décrit le calvaire qu’il a vécu entre 12 et 18 ans.

A l’époque, ce croyant zélé vit à Grenade, en Andalousie, dans une paroisse – connue comme celle des Romanones – où le curé est réputé pour ses sorties en plein air avec des jeunes. Avec d’autres prêtres, il forme un groupe, actif, dynamique. C’est en tout cas ce que croient alors les parents de ces jeunes ouailles. Dans sa lettre, Daniel évoque des séjours prolongés dans trois villas situées dans les environs de Grenade et aussi sur le littoral méditerranéen; dans celles-ci, après des «lavages de cerveau sur les effets bénéfiques du sexe», les adolescents étaient amenés à subir des attouchements intimes de la part du groupe des curés de Romanones. «Ils profitaient clairement de leur statut et de leur autorité pour réaliser leurs fantasmes sexuels avec ces jeunes», précise aujourd’hui une source judiciaire.

Dans un premier temps, la lettre de Daniel est logiquement envoyée à l’archevêché de Grenade, connue pour ses prises de position ultra-conservatrices. Celui-ci ne donnant pas suite à la missive, la plainte est ensuite transférée au Tribunal supérieur de justice d’Andalousie. Avant d’atterrir au Vatican, où le pape François prend personnellement connaissance du contenu de la lettre.

Bouleversé, semble-t-il, par une lettre extrêmement détaillée, le souverain pontife décide de s’investir dans cette affaire. D’où son appel téléphonique du 10 août. La plainte est d’autant plus frappante que Daniel est aujourd’hui membre de l’Opus Dei et enseigne dans un des centres de cette organisation aussi puissante que secrète. Cela explique que le jeune homme tienne absolument à son anonymat. «Je crois que personne ne peut imaginer le cauchemar par lequel je suis passé. Je panique à l’idée d’être identifié, et d’être marqué à vie par ce scandale», a-t-il confié à l’Ideal, le grand quotidien local de Grenade.

Sous l’impulsion du pape argentin, le zèle du Vatican pour démêler l’écheveau de cette trame pédophile a obligé l’archevêché de Grenade à réagir. Francisco Javier Martinez, l’archevêque, a assuré jeudi que «sa fonction est dans les mains de l’Eglise et du pape». Jusqu’alors, il a suspendu trois prêtres de leurs fonctions, les trois principaux suspects dans la ligne de mire des juges andalous. Mais, aux yeux du Vatican, qui en avril s’est prononcé pour «une tolérance zéro à l’égard de la pédophilie», ce n’est pas suffisant. Au total, une dizaine de curés (ainsi que deux laïcs) sont dans le collimateur. A en croire l’Ideal et la télévision régionale d’Andalousie Canal Sur, si les trois prêtres punis étaient les «leaders», les autres assistaient aux «pratiques sexuelles avec les mineurs» dans les villas, ou, au mieux, en étaient informés sans jamais les dénoncer.

Pour l’heure, seul Daniel a relaté ces violences sexuelles. On estime qu’au moins deux autres adolescents étaient victimes de la luxure débridée des prêtres incriminés, mais leurs plaintes n’ont pas été connues.

L’intérêt personnel du pape François a provoqué une belle pagaille non seulement au sein de l’archevêché de Grenade – Francisco Javier Martinez est accusé par beaucoup de protéger les autres membres de cette «secte de prêtres pédophiles», selon l’expression du quotidien national El Pais –, mais aussi à l’échelle de l’Eglise espagnole tout entière. «Tout cela provoque en moi la plus profonde des répugnances», s’est insurgée Susana Diaz, la présidente régionale socialiste de l’Andalousie.

Réuni ces jours-ci à Madrid pour des raisons purement ecclésiastiques, l’épiscopat se montre très embarrassé. Les deux cardinaux et les 14 archevêques ont jugé bon de ne pas évoquer l’affaire des prêtres pédophiles à Grenade. «C’est d’autant plus incroyable que les prélats sont en train de rédiger un document officiel pour condamner l’immoralité qui sévirait dans la société espagnole, tout spécialement les scandales de corruption, s’insurge le commentateur Juan Bedoya. Mais pas un mot sur des cas de pédophilie dénoncés par le Vatican!»

Une certitude: la dénonciation de Daniel n’en restera pas là. Le Saint-Siège a exigé que «toute la vérité soit faite, jusqu’au bout».

* Nom d’emprunt que lui a attribué la presse locale.

«Tout cela provoque en moi la plus profonde des répugnances»

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