Elections, en russe, se dit «choix» (vybory). C’est la même idée que dans les autres langues, mais c’est beaucoup plus «parlant». Les élections du 4 décembre ont-elles parlé? Et qu’ont-elles dit? «Ça commence à bien faire, ces élections! écrit Dmitri Bykov. C’est de la frime; l’idée qu’on choisit. Personne ne choisit vraiment rien, ni sa mère, ni ses enfants, ni sa patrie, ni son apparence extérieure.» Le grand amuseur-poète-dissident se moque gentiment de tout, mais parfois griffe jusqu’au sang. «Le monde est fabriqué sans aucune essence inutile. Chacun est son propre maître. Dieu est unique (je ne suis pas un païen). Moi je suis unique. Chacun est unique. Aucune innovation n’y changera rien. Quelle souffrance de comprendre tout ça!»

L’automate à journaux vient de me cracher le quotidien d’opposition Novaïa Gazeta où je lis ces paradoxes amusants et qui comporte tous les rapports sur les fraudes, petites ou grandes, grotesques ou primitives qui ont été constatées par les observateurs du journal, et quelques autres. Evidemment il ne s’agit que d’une infime minorité des bureaux de vote de l’immense Fédération de Russie. L’ambassadrice (suisse) de l’OCDE, Heidi Tagliavini, n’a pas encore publié son rapport d’observation.

En somme si tout est unique, la Russie aussi est unique. Bykov est unique, Poutine est unique, Ivan Quidam est unique. Le chauffeur de taxi qui, le 4 décembre, m’amène de l’aéroport à la rue Gagarine (la famille princière, pas le cosmonaute) me demande comment je vais voter. Je ne vote pas, lui expliqué-je. Et vous? – C’est fait. Nous passons par le village de Khim­ki pour éviter les bouchons de l’avenue de Leningrad. «J’ai voté pour Yavlinski!» Ah, il a voté pour le parti du rival libéral de Gaïdar, éternel loser des dernières élections, fondateur du parti de La Pomme (Yabloko), mais qui depuis 2004 semblait camper dans un superbe isolement. En arrivant aux boulevards de ceinture, le chauffeur lance enfin: «Tous mes clients aujourd’hui ont voté pour Yabloko!»

C’est la première fois qu’un chauffeur de taxi me parle de ses options politiques. Et c’est intéressant, parce que cela indique que Yabloko a reçu des voix qui venaient du peuple, pas seulement de l’intelligentsia.

Le début de semaine semble ordinaire: les résultats donnent le parti au pouvoir gagnant, bien qu’ayant perdu 15% des voix. De petits meetings donnent l’occasion d’arrêter le meneur du Net, Navalski, dont le blog, de tonalité populiste, a lancé la formule «Parti des brigands et des tricheurs» pour désigner «Russie unie», le parti présidé par Dmitri Medvedev, et qui en acclamant l’inversion des rôles dans le tandem au pouvoir a sûrement déclenché la fronde actuelle: beaucoup de gens ont été offensés par l’idée que tout était réglé d’avance, même chez les partisans de Vladimir Poutine. En circulant dans le métro je vois la formule de Navalski crayonnée sur au moins deux wagons. Des graffitis politiques dans le métro, ne serait-ce que deux – du jamais-vu!

C’est la veille, le vendredi, par les coups de fil, les entretiens amicaux, que l’on ressentit que quelque chose allait avoir lieu. Au colloque sur l’œuvre de Soljenitsyne, qui a lieu à la «Maison de la Russie de l’étranger» qui porte son nom (près de la place de la Taganka), une participante lance un appel enflammé: comment pouvons-nous rester ici à discuter académiquement quand de grands meetings se préparent dans la rue d’à côté? C’était la fin du colloque, on discutait de l’enseignement, figé pour l’essentiel dans des mentalités encore soviétiques, de l’impact de la nouvelle version abrégée du livre L’Archipel du Goulag. On venait de nous lire des témoignages de lycéens secoués par cette lecture, alors que leurs parents ne leur avaient jamais parlé du goulag (même s’il n’existe pratiquement pas une famille russe qui n’ait connu les persécutions staliniennes). Savoir ce qu’aurait fait Soljenitsyne aujourd’hui? Impossible à deviner. Dans sa vieillesse le lutteur s’était mis à appréhender le chaos russe, il avait reçu le président Poutine chez lui (mais pas l’inverse!). Le site officiel du Maître en témoigne par une photo.

Plus tard on apprend que le meeting de la place de la Révolution, négocié par Limonov, est reporté selon un accord entre Boris Nemtsov et la mairie à la place du Marais, en face du vieux building pour élite officielle, «la Maison sur le quai», où Youri Trifonov a situé son roman, un sinistre building érigé en 1930 où logea toute l’élite du Parti, mais également y attendit chaque nuit les arrestations de la Grande Terreur. Aujourd’hui un petit musée y est abrité. Ce «Marais», où Pougatchev fut écartelé, est devenu en 1958 place Repineen (le peintre y a une statue), puis a repris son nom d’avant. Les journaux de samedi matin donnent les deux parcours préconisés par la mairie pour aller de la place de la Révolution à celle du Marais. Ce fut un océan humain, pas serré, bon enfant, même pas canalisé, convergeant vers le Marais: beaucoup plus que les activistes des différentes oppositions (quelques centaines habituellement), cette fois-ci des milliers, amoureux, familles, personnes seules, tous sourient, les discours sont loin, inaudibles.

Beaucoup de gens se congratulaient, et les congratulations continuèrent toute la soirée au téléphone. Tout simplement ils étaient heureux d’être à nouveau sujets de l’histoire. Au fond c’était moins l’opposition qui était réunie, et protestait contre la fraude, que des milliers de citoyens heureux de se retrouver si nombreux pour la première fois depuis les années 1990, et de reprendre en main quelque chose de leur destin. Moscou respirait différemment. Pas un incident, pas une arrestation. Dignité restaurée, citoyenneté de retour? Beaucoup le sentaient ainsi, personne ne se hasarderait à un pronostic politique. Le lendemain, en lisant les résultats dans Kommersant, j’examinai les résultats région par région; des villes, des régions ont largement refusé leur soutien au pouvoir actuel: Saint-Pétersbourg, Vologda, Vladivostok. Les sous-mariniers de la flotte du Nord ont massivement voté contre Russie unie – cicatrice de la catastrophe du Koursk? Un voisin me demande d’emprunter la feuille des résultats, l’examine attentivement. Cela aussi est nouveau.

La veille du meeting on donnait à la télévision le dernier épisode de la série Staline, où Staline est joué par le grand Sergueï Yourski. On dirait un thriller de gangsters. Souslov et Beria entourent leur maître psychopathe de leur obséquieuse et vicelarde inventivité. Le vieux a pris en affection un jeune sous-lieutenant du KGB chargé d’allumer poêles et cheminées. Une cousine de sa femme, sortie du goulag, débarque, et dénonce à tout-va, sa femme, les voisins et les voisines. Les gangsters-tortionnaires inventent alors un complot de plus: Ivan voulait le tuer d’un coup de bûche. Ivan est torturé, battu, mais le Maître se souvient de lui, et il faut dare-dare le remettre en état. Pour le Géorgien, Ivan, c’est le peuple, et le peuple, il connaît. On le drogue, on lui donne un revolver. L’angélique Ivan ne peut pas tirer sur le Maître. Qui pourtant va s’écrouler, victime d’un arrêt cardiaque. «Il faut l’aimer, il faut l’aimer, je ne le trahirai pas», murmure Ivan, qui a été drogué, dont la femme est au camp, et qui porte encore les coups sur soi.

Ce film grotesque, la veille d’un meeting qui a rendu à la Russie un sentiment d’exister, m’interloque. Qui peut sympathiser avec ces gangsters? Pourquoi, alors, ces derniers mots d’Ivan?

J’ai remarqué qu’on jouait en ce moment trois Pygmalion de Shaw dans trois théâtres différents de Moscou. Etrange, n’est-ce pas? A Paris, on ne joue plus guère Shaw (ni Anouilh, magnifiquement joué à Moscou, ni Bashevis Singer, également magnifiquement joué à Moscou). Pourquoi l’histoire de ce golem féminin vivant en révolte contre ses inventeurs a-t-elle de l’impact sur le public moscovite d’aujourd’hui?

En rentrant de Russie, il faut toujours un sas de remise en ordre des idées. La voix qui me demande au téléphone si je pense, comme telle politologue de service, que tout cela a été bien calculé par le pouvoir pour, une fois de plus, mettre en scène la démocratie de figuration en Russie me douche et me glace. Car les gens heureux d’être rassemblés place du Marais à Moscou, ou sur la Nevski à Saint-Pétersbourg, valent mieux que ce mépris.

La société russe n’est pas faite de «golems» téléguidés, et si elle soutient encore, mais de moins en moins, un pouvoir fort, c’est peut-être par peur de soi. Mais depuis qu’elle communique par l’Internet, elle se dit à soi-même infiniment plus de choses qu’autrefois. La place du Marais en est une preuve. «Poète tu peux ne pas être, mais citoyen, oui!» – le mot d’ordre du poète Nikolaï Nekrasov est bien de retour…