Hélène Waysenson avait 7 ans en septembre 1943 lorsqu’elle fut accueillie à la colonie d’Izieu. La petite juive originaire du Luxembourg croyait y avoir trouvé un refuge, avec une centaine d’autres enfants, juifs eux aussi, placés là par l’Œuvre de secours aux enfants (OSE) pour échapper, croyaient-ils, aux persécutions nazies.

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Ce 6 avril 2019, Hélène (84 ans) a gravi à nouveau le chemin qui mène à la Maison d’Izieu* devenue le Mémorial des enfants juifs exterminés. Même décor: le Rhône en contrebas, un entrelacs de vallées, la Grande Chartreuse au loin. «Ici on était loin de tout, on se croyait à l’abri. Il y avait les dortoirs, la salle de classe, la cantine et puis les jeux dehors», se souvient-elle.

Le 6 avril 1944, deux camions et une Traction transportant quinze soldats de la Wehrmacht ont emprunté cette même route escarpée, ont raflé 44 enfants et sept éducateurs, sur ordre de la Gestapo de Lyon dirigée par Klaus Barbie. Ils furent envoyés au camp de Drancy près de Paris, déportés à Auschwitz, gazés dès leur arrivée.

Le père de Simone Veil dans le même convoi

Par chance, peu avant le jour de la rafle, le père d’Hélène, caché à Rivesaltes dans les Pyrénées, avait adressé un message de la faire venir à Lyon où des proches allaient la prendre en charge. «Il a été malheureusement dénoncé et déporté par le convoi 77 jusque dans les pays baltes. Dans ce même convoi, il y avait le père de Simone Veil. Ils ont tous été fusillés», rappelle Hélène Waysenson.

Samedi, la Maison d’Izieu a rappelé les 75 ans de la rafle des enfants, en présence de nombreuses personnalités dont l’ancien ministre de l’Intérieur et maire de Lyon Gérard Collomb, le vice-président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Etienne Blanc, le consul général d’Allemagne Max Maldacker et le directeur du Musée d’Auschwitz-Birkenau Piotr Cywinski.

Présents aussi Beate et Serge Klarsfeld qui ont consacré leur vie à traquer et mener devant les tribunaux les nazis directement impliqués dans l’entreprise génocidaire de la Shoah. Ces infatigables militants de la mémoire ont contribué à l’arrestation en Bolivie en 1983 de Klaus Barbie qui s’y dissimulait sous le nom de Klaus Altmann. Il fut extradé en France, jugé à Lyon en 1987 et condamné à la prison à perpétuité pour la déportation de juifs de France, dont les enfants d’Izieu. «Nous avons mis la même énergie à le retrouver que lui à organiser la rafle d’Izieu», a déclaré devant la nombreuse assemblée Serge Klarsfeld.

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Son épouse Beate, née à Berlin en 1939, a conjuré la jeunesse à voter lors des prochaines élections européennes «contre l’extrême droite en Allemagne mais aussi en Autriche, en Italie, en France».

En cette journée de commémoration, la recrudescence des actes antisémites a beaucoup été commentée. Thierry Philip, président de la Maison d’Izieu, parle d’un retour ignoble de la haine: «Nous avons observé dans notre pays en un an une augmentation de 74% de ces actes antisémites.» Selon les données du Ministère de l’intérieur, ils sont passés de 311 en 2017 à 541 en 2018. Il y en a eu 174 en Suisse durant cette même année, selon des chiffres publiés par la Cicad. L’Allemagne n’est pas non plus épargnée par ces agissements «qui à 95% sont le fait d’activistes d’extrême droite et non de réfugiés de confession musulmane comme certains le prétendent», insiste Thierry Philip.

Les «gilets jaunes» évoqués

Dans un entretien accordé au Temps après la cérémonie, Beate et Serge Klarsfeld ont qualifié la société actuelle de «malade, qui rappelle les années 1930». «La priorité est la défense de la République qui est en danger face aux extrêmes, de droite qui est antisémite et raciste, de gauche qui est antisioniste», affirme Serge Klarsfeld.

L’ancien avocat a évoqué le mouvement «populiste» des «gilets jaunes» qui possède dans ses rangs des éléments extrémistes «et l’on sait que ceux-ci n’aiment pas les juifs». «Nous avons l’impression que ces gens veulent détruire tous les bienfaits, la protection sociale, la démocratie, l’Europe qui a ouvert ses frontières et permet les voyages et les rencontres entre les jeunes. Il ne faut pas renier l’héritage de Robert Schuman, Adenauer et de Gaulle.»

Beate Klarsfeld a insisté sur la mission de la Maison d’Izieu dotée d’un musée qui est devenue un des hauts lieux de réflexion sur le crime contre l’humanité et de lutte contre toutes les formes de discriminations. «Le combat est ici pédagogique, c’est par l’éducation et en propageant le message de réconciliation de Simone Veil que l’on vaincra le mal», insiste Beate Klarsfeld. La Maison d’Izieu accueille les scolaires du primaire aux universitaires, reçus par l’équipe pédagogique mais aussi par des rescapés de la Shoah comme Hélène Waysenson qui régulièrement vient raconter aux jeunes générations ce que fut sa vie de petite fille juive persécutée.


* Maison d’Izieu, 70, route de Lambraz, 01300 Izieu

00 33 4 79 87 21 05

www.memorializieu.eu