Le président de Sierra Leone, Ernest Bai Koroma, et le président du groupe Addax & Oryx, Jean-Claude Gandur, ont signé mardi un accord portant sur «le plus gros investissement agricole jamais réalisé dans l’histoire du pays», selon les termes du chef d’Etat. Il permet à la société suisse Addax Bioenergy, créée en 2007 et distincte d’Addax Petroleum cédée l’an passé au chinois Sinopec, de louer pour 50 ans dix mille hectares de terres dans la région de Makeni (centre-nord du pays). Elle compte y produire d’ici à 2012 cent mille mètres cube de bioéthanol par an, issu de canne à sucre et destiné au marché européen. Plus de 20’000 paysans vivent dans la zone, principalement du riz et du manioc.

L’investissement de 200 millions de dollars est cofinancé par la Banque européenne d’investissement, quatre pays de l’UE et la Banque africaine de développement.

Le choix de la Sierra Leone, où sévissait une guerre civile il y a dix ans, et dont les 6 millions d’habitants subviennent difficilement à leurs propres besoins de nourriture, étonne à première vue. «Aujourd’hui, ce pays est calme», dit Jean-Claude Gandur, qui a trente ans d’expérience dans une douzaine de pays africains. Le climat y est favorable, la culture irriguée de la canne à sucre donne des rendements comparables voire supérieurs à ceux du Brésil, où le rendement énergétique est le double de celui du bioéthanol américain, les économies de CO2 trois fois plus élevées. Deux rivières traversent la zone, le port n’est qu’à 150 kilomètres, la route bonne.

Addax Bioenergy est exempté de la plupart des impôts locaux pendant ses dix premières années d’activité. Deux derniers arguments ont emporté sa décision: le bioéthanol de Sierra Leone exporté vers l’UE bénéficie d’un accord de libre-échange qui réduit à zéro la taxe de 192 dollars appliquée au concurrent brésilien; une directive en vigueur depuis 2010 impose 10% de bioéthanol dans l’essence vendue dans l’UE.

Ces avantages sont assortis de contraintes strictes en matière d’environnement et d’impact social. Les prêteurs publics ont une peur bleue qu’on leur reproche de participer à la recolonisation de l’Afrique par le rachat de terres pour des besoins ignorant ceux de la population locale. Anurdha Mittal, du Oakland Institute, auteur de «The Great land grab», a recensé plus de 180 transactions récentes sur le continent, portant sur des surfaces atteignant parfois 100 000 hectares.

«Notre priorité absolue est non seulement de maintenir, mais d’améliorer le degré de subsistance agricole des fermiers», dit Nikolai Germann, directeur du projet Addax Bioenergy. Outre un dédommagement de 12 dollars par an et hectare, dont 60% seront versés directement aux propriétaires, des programmes de compensation des terres, de formation et une assistance technique seront mis en place, contrôlés par des organes indépendants, pour augmenter la productivité – très faible dans la région. Les plantations ne toucheront ni aux zones basses et humides, destinées à la culture du riz, ni aux forêts. Addax Bioenergy promet la création de 2000 emplois directs et autant d’emplois indirects. Enfin, l’usine de bioéthanol produira 15 MW d’électricité dans un pays qui en manque cruellement aujourd’hui.

La Banque mondiale et la FAO soutiennent le projet. «C’est un signal très fort envoyé aux investisseurs étrangers», dit au Temps le président Ernest Bai Koroma, qui a fait du renforcement de l’agriculture une priorité de sa présidence.

Les ONG d’aide au développement et les activistes environnementaux sont sceptiques: beaucoup de projets «notamment miniers» n’ont pas profité aux habitants, au contraire. Bardé de 14 études d’impact, de consultants locaux qui sillonnent la campagne pour expliquer les enjeux dans chaque village, discuter avec les chefs et les propriétaires qui sont aussi représentés par un bureau d’avocats, Addax Bioenergy, qui avait invité quelques journalistes sur place, veut prouver le contraire. Vu l’importance du projet, les enjeux qu’il soulève, il sera suivi de près.