Editorial

Une stratégie pour les migrants?

Une stratégie, certes, mais en faveur des migrants, ou contre eux? C’est peut-être à Lampedusa, plutôt qu’à Bruxelles, qu’auraient dû se réunir cette semaine les dirigeants européens pour se pencher sur les tragédies de la migration en Méditerranée. Dans cette île minuscule, dans cette sorte d’extrême avant-poste de l’Europe face à la Libye, et à toute l’Afrique, les mots résonnent d’une autre manière. Les doubles discours sont plus faciles à détecter dans les eaux cristallines; et les mots creux sonnent encore plus creux face à l’immensité de la mer.

Les Européens le savent, leurs choix sont réduits pour tenter de trouver une issue à ce problème gigantesque, où se mêlent les fils de pratiquement tous les autres: les guerres innommables en Afrique et au Moyen-Orient, la menace croissante du terrorisme, les disparités des niveaux de vie, une Europe en convalescence économique et, un peu partout, des électeurs peu empressés d’encourager chez les politiques un excès d’ouverture et de générosité.

Mais la mauvaise nouvelle, c’est qu’il n’y a en vérité pas de choix du tout. Ces derniers jours, tandis qu’on comptait les morts en mer et que les vivants continuaient d’arriver, la presse italienne jouait à (se) faire peur. Ils sont un million à attendre leur tour pour quitter la Libye. En prévision du sommet de Bruxelles, les télévisions montraient des drones, ou des brigades d’élite chargées de dynamiter un à un les bateaux illégaux qui s’apprêteraient à partir.

Autrement dit: enfermez les victimes avec les bouchers, et jetez la clé de la prison dans la mer! C’est, qu’on le veuille ou non, une partie de la «stratégie» déjà menée par l’Europe et confirmée cette semaine.

Agissons sur les causes, redisent les dirigeants européens pour compléter la stratégie. La fin du carnage en Syrie? La lutte contre les tueries de Boko Haram au Nigeria? La fin de toute complaisance avec le régime érythréen? La pacification de la Libye?

Si la peur des immigrés devait suffire à rendre l’action de l’Europe enfin cohérente sur tous ces terrains, au moins aura-t-elle eu un effet bénéfique…

L’arme ultime de l’Europe reste celle des valeurs, des principes et de la dignité. Sur ce plan-là, des progrès restent à faire. Elle s’est engagée à accueillir 5000 réfugiés supplémentaires. Et les 995 000 autres? Les retiendra-t-elle à Lampedusa?