Samedi soir, le Kremlin faisait tirer un feu d’artifice grandiose dans le ciel de Moscou et persévérait à délivrer son cocktail de demi-mesures et de déclarations rassurantes. Officiellement, le pays de 146 millions d’habitants ne déplore que 5389 contaminés et 45 morts. En première ligne du combat contre la pandémie, l’hyperactive Anastasia Vasilieva émerge, elle, d’une longue garde à vue.

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Jeudi, elle se rendait avec neuf volontaires du syndicat Alliance des médecins qu’elle dirige, depuis Moscou vers Veliky Novgorod, à 600 km au nord-ouest de la capitale. Dans le convoi, des masques, des respirateurs, des gants et d’autres équipements de protection destinés au personnel soignant de la province. Sur l’autoroute, la police a stoppé le convoi et embarqué tout le groupe au poste pour «infraction au régime de confinement». Tous disposaient pourtant des autorisations préalables nécessaires pour se rendre à Veliky Novgorod, assure le syndicat. Dans la soirée, Anastasia Vasilieva est relâchée, puis, pour une raison inconnue, aussitôt interpellée de nouveau et traînée brutalement vers le même poste de police, d’où elle ne sera libérée que le lendemain. Réagissant vendredi à l’incident, Amnesty International a trouvé «stupéfiant que les autorités russes semblent craindre davantage les critiques que la pandémie mortelle de Covid-19».

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Statistiques contestées

Depuis le début de l’épidémie en Russie, Mme Vasilieva martèle des notes dissonantes sur la mélodie officielle. A la mi-mars, alors que le président claironne que l’épidémie «est sous contrôle» grâce à sa politique, elle alerte sur l’efficacité douteuse du test de dépistage fournit par un seul et unique laboratoire d’Etat. Le Ministère de la santé pousse sur les plateaux télévisés des médecins chargés de rassurer la population? Elle relaie les témoignages de médecins provinciaux aux abois, conteste des statistiques selon elle largement sous-estimées, critique des mesures sanitaires insuffisantes et tardives.

Le Kremlin parade ses livraisons de matériel médical vers l’Italie, la France et les Etats-Unis? Elle tempête contre le cynisme du pouvoir. «Nous collectons des fonds dans tout le pays pour acheter des protections pour les médecins, tandis que nos autorités en vendent aux Etats-Unis. «Quel affront!» réagit-elle sur Twitter.

Rien ne prédisposait Mme Vasilieva à devenir une pasionaria activiste. Jusqu’à récemment, elle n’éprouvait guère d’intérêt pour la politique et admirait Vladimir Poutine. Ophtalmologue bien notée par ses pairs et officiant dans une prestigieuse clinique d’Etat, elle recevait comme d’autres les cadeaux de clients fortunés. Un jour d’avril 2017, un patient débarque dans son cabinet atteint d’une grave brûlure de la cornée causée par une substance chimique inconnue. Cet homme, dont elle n’a jamais entendu parler, n’est autre que le chef de file de l’opposition russe Alexeï Navalny, qui vient d’être attaqué dans la rue par deux activistes pro-Poutine.

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Le virus de l’activisme

Un an plus tard, elle est confrontée à la réforme du secteur de la santé, qui entraîne une réduction drastique du personnel et divise par deux le nombre d’hôpitaux, alors que la population vieillit rapidement. Trente membres de la direction de sa clinique, dont sa propre mère, perdent leur travail. Scandalisée, elle remue ciel et terre, écrit au président et au premier ministre. Aucun résultat. En dernier recours, elle appelle son ancien patient. Alexeï Navalny, trop heureux de pouvoir mobiliser parmi les fonctionnaires, lui conseille des avocats qui parviendront à annuler les licenciements.

Dans la foulée, l’opposant convainc l’ophtalmologiste de monter un syndicat de médecins indépendant. Navalny leur transmet son savoir-faire en communication sur les réseaux sociaux. Et inocule le virus de l’activisme à Mme Vasilieva, qui monte sa chaîne YouTube (73 000 abonnés) et se met à parcourir le pays, révélant l’indigence des hôpitaux de province, les carences en médicaments et la corruption qui ronge les rangs de la profession. Jeune, infatigable, déterminée, elle incarne un renouveau syndicaliste opiniâtre rattaché à la galaxie Navalny, à mille lieues des syndicats traditionnels inféodés au pouvoir depuis des décennies.

Cette énergie et sa proximité avec l’opposition valent à Anastasia Vasilieva de se trouver aujourd’hui sous le coup d’une enquête pénale pour «diffusion de fausses nouvelles en relation avec l’épidémie de Covid-19», une loi adoptée le 31 mars. L’ancienne ophtalmologue risque jusqu’à 5 ans de prison.