Terre d’immigration, à reculons

L’Allemagne a tardé à le reconnaître: elle s’enrichit au contact d’une population toujours plus bigarrée. Des biographies exemplaires issues de la communauté turque contrastent avec le faible niveau d’éducation des jeunes immigrés

Auteure à succès, Hatice Hakyün a grandi en Allemagne, y a passé plus 37 ans, y a exercé son métier de journaliste et projette d’y rester. «Je ne veux pas être cataloguée, être désignée par mes origines», se défend-elle vigoureusement. Pourtant ses livres, comme Einmal Hans mit scharfer Soße (Une fois Hans avec une sauce épicée), racontent avec finesse et humour ses expériences d’une vie entre deux mondes, entre deux cultures.

L’Allemagne, où vivent 7 millions d’étrangers dont 1,8 million d’origine turque, a longtemps refusé de se définir comme pays d’immigration. Ses travailleurs venus de Turquie étaient des «Gastarbeiter», des travailleurs invités. Même si le chômage avoisine les 20% chez les étrangers, contre 9% en moyenne nationale, la confrontation avec une jeunesse qui cherche son identité tout en revendiquant une place au soleil provoque des frottements, mais pas de bouffée de violence.

De Fatih Akin à Feridun Zaimoglu en passant par Hasan Özdemir ou Dilek Güngör, une génération de jeunes auteurs, cinéastes, artistes, réalisateurs, à cheval sur deux cultures, sur deux langues, explore le sentiment d’être étranger et la perte de ses origines. Selon l’essayiste Karin E. Yesilada, il y a bien un nouveau genre littéraire. Cette littérature germano-turque n’est pas déchirée entre deux mondes, mais profondément ancrée dans le paysage culturel allemand qu’elle enrichit.

L’introduction, en janvier 2000, d’un début de droit du sol a changé la donne. La loi a permis la naturalisation d’enfants d’immigrés et déjà se développe en Allemagne, encore modestement, l’idée que l’identité ne se résume pas à un seul critère. Elle est multiple et complexe.

Comme celle de Cem Özdemir, coprésident du parti allemand Les Verts, qui se dit «Souabe-Turc», mais dont le rêve est qu’un jour les jeunes issus de l’immigration s’enthousiasment comme lui pour la Mannschaft, la sélection allemande de foot. Ce fils d’immigrés anatoliens, 42 ans, ex-député européen, est considéré comme le symbole de la percée politique de la communauté turque en Allemagne. Diplômé de pédagogie, il parle vite, manie volontiers l’humour et l’autodérision, possède un vrai charisme et s’autorise d’être fier de son ascension sociale. Il est candidat des Verts à Stuttgart pour un mandat direct, le plus difficile à décrocher.

Lui aussi refuse que l’on réduise ses engagements politiques à son origine: «Au sein des Verts, je ne veux pas être l’immigré de service.» Malgré leur faible présence à tous les stades de la vie politique, il est contre un quota en faveur des étrangers, comme il en existe un pour les femmes dans son parti. Et Les Verts ne lui font pas de cadeau. Le parti lui a refusé une place sur la liste qui lui aurait assuré une élection à la proportionnelle. Lui s’en accommode: «Je ne veux pas qu’il soit dit que j’ai bénéficié de prérogatives parce que je suis issu de l’immigration. Nous autres, nous devons prouver ce que nous valons.»

Précisément, la promotion et l’intégration sociales des jeunes issus de l’immigration turque reste un des gros problèmes posés à l’Allemagne. Un rapport du Berlin-Institut a suscité l’émoi. Un tiers des jeunes d’origine turque quitterait l’école sans certificat de fin d’études, 14% seulement décrocheraient une maturité. Bien moins que pour les autres communautés étrangères, la moitié moins que l’ensemble de la population allemande. Près de 40% des jeunes de 25 à 34 ans d’origine turque ne bénéficient d’aucune formation professionnelle. Quand ils ne sont pas au chômage, ils chauffent le taxi ou vendent des kebabs.

Selon une étude de la Fondation pour les études turques, un tiers des familles d’origine turque est menacé de tomber dans la pauvreté. La promotion sociale est lente, trop lente. La plupart des parents de ménages turcs sont venus de leurs villages anatoliens pour prendre en Allemagne des emplois non qualifiés. Les jeunes hommes souffrent de l’image dévalorisée du père dans une culture complètement différente de la leur. Cem Özdemir pointe surtout le manque de perspective et les obstacles culturels. Au lieu d’être un lieu de promotion, l’école allemande constitue un filtre qui écarte les jeunes issus de l’immigration: «Quand j’ai dit que je voulais aller au gymnase, tout le monde a ri dans la classe», se souvient-il.

Le jeune entrepreneur Özden Ipek est d’un tout autre avis: «Quand on veut, on peut. Il faut s’accrocher, en vouloir. Je ne connais aucune autre société européenne qui, aujourd’hui, offre autant de possibilités de formation, autant de soutiens matériels pour les immigrés que l’Allemagne.» Mais, nuance-t-il, «il est vrai que l’Allemagne a ignoré le problème pendant trente ans».