Ben Laden est bien vivant

Comme à chaque apparition de chef de file d'Al- Qaida, les services de renseignement américains se sont empressés de dire que «l'authentification de ce message est en cours». En réalité, très peu de gens mettent en doute le fait qu'Oussama ben Laden soit toujours en vie. A commencer par les généraux de l'armée américaine: «Nous n'avons pas de preuves que Ben Laden est mort. C'est pourquoi nous présumons qu'il est encore en vie», a reconnu récemment devant le Congrès le général David Barno, commandant en chef des 18 000 GI déployés en Afghanistan. L'élément nouveau de cette cassette est en revanche que l'ex-milliardaire saoudien y apparaît seul, sans son adjoint, l'Egyptien Ayman al-Zawahiri, présent sur sa dernière vidéo du 10 septembre 2003. Cela signifie-t-il que les deux hommes se cachent désormais dans des planques séparées? Pas sûr. «Lorsqu'il joue aux chefs de guerre, Ben Laden se montre toujours en compagnie d'autres combattants, mais cette fois, il a campé un personnage de prophète, seul, en habit traditionnel saoudien, juge un spécialiste. Il ne se montre pas en chef de bande, mais en accusateur.» Un accusateur dont la seule présence sonne l'échec du principal objectif de la guerre contre le terrorisme menée par Georges Bush: en Afghanistan, les trois hommes les plus recherchés par les Etats-Unis, Ben Laden, Zawahiri et le mollah Omar, chef des talibans, sont toujours en vie et en fuite…

Le registre guerrier délaissé

D'une certaine façon, ce changement de posture est logique: où qu'il se trouve – sans doute entre le Pakistan et l'Afghanistan, sous la protection de tribus pachtounes hors d'atteinte de l'armée d'Islamabad – Oussama ben Laden n'est plus en position de combattre militairement. Ses hommes de main, pour éviter d'être repérés, ne peuvent circuler qu'en très petits groupes. Et lui-même, surveillance satellitaire oblige, est probablement coupé du monde, contraint de recourir aux services de messagers à dos d'âne, ou à pied. Sur le terrain, ses disciples les plus zélés, comme le Jordanien Zarkaoui en Irak, n'ont donc probablement pas de lien direct avec Ben Laden. Il est aussi probable que pour éviter d'être trahi, ce dernier a délégué à son adjoint Zawahiri ce qui reste de conduite d'opérations militaires. Reste donc, pour le chef d'Al- Qaida, à incarner la figure de leader religieux et politique du monde musulman. C'est ce qu'il s'évertue à faire dans sa dernière cassette, reçue, selon Al-Jazira, au bureau d'Islamabad de la chaîne qatariote.

Un échec pour George Bush

C'est évident. Un double échec même, car non content de ne pas avoir réussi à mettre la main sur Ben Laden, le président américain sortant a, au nom de la lutte contre le terrorisme, embarqué son pays dans une guerre en Irak sans grand résultat sur le nombre, la fréquence, et la recrudescence des attentats islamistes à travers le monde. Pour autant, Ben Laden, tel un épouvantail, va sûrement provoquer une nouvelle intensification de la traque lancée contre lui. Dimanche, George Bush a de nouveau ordonné à ses conseillers de «prendre toutes les dispositions nécessaires» pour en finir avec celui qu'il considère comme l'incarnation du mal. John Kerry a lui aussi promis de refaire de la traque contre Ben Laden «son objectif prioritaire». Plus que Ben Laden lui-même, le problème posé aux forces armées américaines et aux services de renseignement est surtout celui des tribus de la frontière afghane: pour l'instant, leurs efforts n'ont pas abouti à ce que ces dernières livrent Ben Laden. C'est là le véritable échec de la Maison-Blanche.