Les New-Yorkais diraient qu’elle ne manque pas de chutzpah. Du culot, voire de l’impertinence. A 34 ans, Arora Akanksha n’a pas froid aux yeux. Elle est candidate au poste de secrétaire général des Nations unies. Une institution qu’elle voit de son studio de Midtown à Manhattan, à deux pas du Palais de verre. Peu importe que l’actuel patron de l’ONU, le Portugais Antonio Guterres, soit candidat à sa réélection cet automne pour un second mandat de cinq ans, peu importe qu’il ait le soutien des cinq membres permanents du Conseil de sécurité qui donnent le la en la matière, elle n’aime pas les jeux joués d’avance.

Quatre candidats

Elle est la première personne à défier un secrétaire général en fonction candidat à sa réélection. Mais elle n’est pas seule. Selon le président de l’Assemblée générale, Volkan Bozkir, il y a au moins quatre candidats au poste de patron de l’ONU, dont Fatima Nouinou, Turque, vingt ans d’expérience au sein de l’ONU, et Emma Reilly, une lanceuse d’alerte qui travaille au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme à Genève.

Lire: Y aura-t-il des femmes pour contredire la réélection d’Antonio Guterres?

Dans le CV d’Arora, pas de poste de première ministre, ni d’expérience dans la diplomatie, mais quatre ans en tant qu’employée du Programme des Nations unies pour le développement, un poste d’auditrice à PricewaterhouseCoopers, des études administratives à l’Université York de Toronto et une maîtrise en administration publique à l’Université Columbia à New York. Sur le réseau LinkedIn, elle annonce qu’elle présentera sa vision de l’ONU le 30 avril. Dans une lettre ouverte, elle s’adresse déjà à la planète entière: «Dear World». Par visioconférence, elle veut parler à tout le monde sur une quinzaine de thèmes dont le changement climatique, la crise des réfugiés et la technologie.

Née dans l’Etat indien de l’Haryana, Arora Akanksha a vécu en Arabie saoudite avant de revenir en Inde, puis d’aller étudier en Amérique du Nord. Menant une campagne de 30 000 dollars financée de sa propre poche, elle veut véhiculer un message clair qu’elle partage avec Le Temps: «La première tâche que doit accomplir l’ONU, c’est servir les gens. Elle a été créée pour accomplir cette mission. Or à voir l’impact du conflit syrien, l’ONU ne fait pas son travail.» Elle ajoute: «L’ONU n’a pas tenu sa promesse envers le monde. Les réfugiés n’ont pas été protégés, l’aide humanitaire a été minimale, la technologie et l’innovation ont été à l’arrière-plan.»

Lire notre éditorial: Une femme à la tête de l’ONU

Le rôle de l’éducation

Arora Akanksha, qui a déjà visité la Suisse quand elle parcourait l’Europe sac à dos voilà quelques années – elle en garde une image lumineuse –, n’a pas la langue dans sa poche. Elle déplore la «caste des élites» déconnectée du peuple qui hante les couloirs du siège onusien à Manhattan. Avant de préciser: «Ma candidature n’a rien de personnel contre l’actuel secrétaire général Antonio Guterres. Je veux simplement promouvoir une autre ONU. Et je vois deux domaines où elle peut en faire bien davantage: l’éducation et l’internet. Ces deux instruments sont potentiellement les deux plus grands moyens de réduire les inégalités.»

Elle, qui se dit de la classe laborieuse et qui sait ce que se battre signifie, estime aussi que l’organisation doit changer de «modèle» et ne plus se contenter de tenir des conférences et de rédiger des rapports à peine lus. L’ONU, qui est trop dispendieuse et paternaliste, doit davantage investir dans l’action, souligne-t-elle. L’Indo-Canadienne incarne une nouvelle génération de milléniaux qui veulent avoir davantage voix au chapitre. A ses yeux, l’ONU a perdu sa boussole et ne sait plus pourquoi elle a vraiment été créée. Elle se souvient d’une scène qu’elle a vécue en Ouganda où un enfant mangeait de la boue. Rapportant la scène à un haut responsable onusien à New York, celui-ci lui avait donné une réponse qui l’avait choquée: «La boue contient du fer.»

Lire encore: Antonio Guterres, l’art de l’équilibrisme onusien

Forte de son expérience d’auditrice, elle pense que si l’ONU avait été une société privée, elle aurait déjà fait faillite. Même si elle est loin de se reconnaître dans la théorie économique du ruissellement chère à Ronald Reagan, elle pense que l’organisation multilatérale doit être plus efficiente. Seuls 30% de ses fonds, selon elle, sont vraiment utilisés pour le terrain.

Petite-fille de réfugiés qui fuirent le Pakistan après la partition de 1947 pour se rendre en Inde, fille de médecins, elle n’a pas peur de l’incertitude. Renversée par un taxi à New York, elle prend conscience à l’hôpital de la fragilité de la vie et juge l’engagement moral plus important que le bien-être matériel. Elle veut apporter sa pierre à l’édifice d’un monde meilleur. Pour se donner des chances de réussir, elle a vite plongé dans l’histoire de l’ONU. Elle a aussi écrit aux autorités de son pays, le Canada, mais attend toujours une réponse.

«Primaires globales»

Arora Akanksha transmet un autre message tout aussi audible. Il est temps que les Nations unies élisent la première femme à la tête de l’organisation en 76 ans d’existence. Jusqu’ici, neuf secrétaires généraux, tous des hommes. Même si l’élection de 2016 fut plus transparente et mit aux prises 13 candidats dont 7 femmes, rien selon elle ne doit être coulé dans le bronze. L’automatisme que serait une réélection d’Antonio Guterres l’indispose. Elle n’est pas la seule à abhorrer l’inévitable. A New York, la campagne de 750 ONG «1 for 7 Billion» plaide toujours pour un processus électoral le plus ouvert et transparent possible et une implication accrue de la société civile.

Lire enfin: Antonio Guterres, nouveau secrétaire général de l’ONU

Celle-ci se mobilise. Comme le rapporte le média PassBlue, une nouvelle campagne dénommée «Forward» vient d’être lancée le 11 mars et met en place de réelles primaires globales en ligne pour trouver un candidat véritablement soutenu par la volonté populaire. Avec une claire préférence pour une femme. Forward va commencer à recruter de potentiels candidats à partir d’avril. Les candidatures doivent être déposées d’ici à juin.

Cette douce rébellion des jeunes face aux automatismes onusiens devrait interpeller. En grave crise de liquidités, peinant à toujours faire passer le message selon lequel sans elle, les choses seraient bien pires, l’ONU reste souvent incomprise, un vaste «machin» bureaucratique selon les plus critiques. Arora Akanksha tire ainsi la sonnette d’alarme. Si elle défie la realpolitik de la diplomatie, ses chances sont extraordinairement réduites. Mais sa candidature ne devrait pas être ridiculisée. C’est une perche tendue aux actuels responsables onusiens et politiques pour qu’ils rendent l’ONU plus à même de répondre aux besoins de toutes et tous.