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«Pour une fois, une entreprise n’a pas plié»

Sharon Hom, directrice de Human Rights in China, professeur de droit à l’Université de New York, a plus de quinze ans d’expérience dans les relations sino-américaines. Elle a été désignée par le Wall Street journal en 2007 comme une des «50 femmes à suivre pour leur impact sur les affaires». Elle répond aux questions du Temps sur la nouvelle approche de Google face à la Chine

Le Temps: Êtes-vous surprise par le communiqué de Google?

Sharon Hom: Nous sommes pas étonnés par les cyber-attaques qu’il mentionne. En revanche, le fait que Google ait décidé de les rendre publiques et de remettre en question ses activités constitue une certaine surprise. C’est un pas important. Ce communiqué provoque de nombreuses réactions sur internet en Chine. Elles vont du soutien aux remarques du genre «bon débarras!». Il a suscité une prise de position de Hillary Clinton. Tout cela contribue à apporter davantage de transparence dans le débat plus général sur la censure chinoise.

Quelle est l’appréciation de Human Rights in China sur ce point?

– Le degré de censure reste très élevé en Chine, en particulier sur internet. La lourde condamnation de l’intellectuel Liu Xiaobo à 11 ans de prison le jour de Noël 2009 – essentiellement pour avoir diffusé sur le web son projet de Charte 08 sur les droits de l’homme – en est un exemple parmi d’autres. Un autre, datant d’aujourd’hui même, est la façon dont les autorités ont promptement fait retirer des sites chinois le communiqué de Google, et même le court résumé qu’ils en faisaient. Celles-ci ont clairement fait la preuve qu’elles ont adopté une ligne dure. Elles montrent aussi, par leur volonté d’étouffer l’affaire, que celle-ci les préoccupe.

– L’annonce de Google n’est-elle pas un coup d’épée dans l’eau?

– Non. Jusqu’à présent, l’attitude des entreprises occidentales consistait à plier systématiquement face aux pressions chinoises. Les affaires d’abord! S’il y avait un problème, on le réglait discrètement, derrière des portes closes. La décision de Google est importante, parce qu’elle montre qu’on ne peut pas séparer les affaires des questions liées aux droits de l’homme. Le communiqué le dit clairement: ce qui est en jeu, c’est aussi la propriété intellectuelle, l’intégrité des données collectées par des entreprises étrangères. Si l’information circule de façon incorrecte et tronquée, on ne peut prétendre que le marché fonctionne correctement.

– Google ne détient qu’un tiers du marché chinois. Celui qui profitera de son éventuel retrait sera son concurrent Baidu – chinois et censuré.

– Analyser les événements en termes de parts de marché est trop étroit. C’est l’erreur que font souvent les investisseurs et les sociétés. Ce qui est en jeu ici, fondamentalement, est le droit des entreprises à opérer dans un environnement sûr et prévisible. Il ne l’est pas en Chine, et tant que cela sera le cas, il en résultera un risque élevé – économique aussi. Un entrepreneur avisé ne peut tolérer que ses infrastructures soient violées au mépris de la loi, qu’on vole ses données, qu’on piétine sa propriété intellectuelle. Je rappelle qu’une vingtaine de sociétés au moins, dans plusieurs secteurs, ont été victimes du piratage chinois, selon le communiqué. L’enjeu concerne aussi les consommateurs, qui ont droit à des comptes électroniques correctement protégés. Si vous faites des compromis sur ces principes, vous finissez tôt ou tard par affecter le climat des affaires. Enfin, c’est une question d’image d’entreprise. Plier systématiquement aux injonctions d’un régime qui pratique la censure à grande échelle n’est pas très bon à terme pour une marque, quelle qu’elle soit.

– Tout n’est pas si négatif en Chine: la journaliste Hu Schuli lance ces jours un nouveau magazine, Century Week, après avoir dirigé Caijing, une autre publication qui a osé des enquêtes sur la corruption et les dysfonctionnements de l’Etat…

– Hu Schuli est une excellente journaliste, très professionnelle, qui a effectivement publié des enquêtes pointues sur des sujets sensibles. Il faut aussi savoir qu’à cause de cela, elle a subi de fortes pressions, des coupures de budget. Elle avait dépassé la ligne rouge et a payé pour cela. Le problème est exactement là: tant que le régime décidera arbitrairement de ce qui est permis ou non, continuera de modifier le tracé de la ligne rouge quand cela lui plaît, il n’y aura pas de vraie liberté. Il sera intéressant de suivre la réaction des autorités au nouveau projet de Hu Schuli, mais le vrai changement interviendra quand les Chinois eux-mêmes fixeront leur degré de liberté.

– La censure est-elle vraiment si efficace?

– Il y a toujours des trous, il serait faux de voir la «Muraille de Chine électronique» comme un monolithe impénétrable. Notre organisation parvient à distribuer quelque 200 000 lettres d’information hebdomadaires en Chine, avec un taux de succès de 75%, nous avons un réseau de 80 correspondants dans le pays. La censure varie d’une région à l’autre, d’un moment à l’autre. Il existe souvent des moyens techniques de la contrôler, mais cela demande une expertise pointue.

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