Burundi

Une université dans un camp de réfugiés

Le projet est un peu fou: créer une université dans un camp de réfugiés. Pour cette première mondiale, la Genevoise Yvelyne Wood croyait avoir choisi un pays stable avec le Burundi. C’était compter sans les troubles politiques qui continuent d’agiter le petit pays des Grands Lacs

Le projet est un peu fou: créer une université dans un camp de réfugiés. Pour cette première mondiale, la Genevoise Yvelyne Wood croyait avoir choisi un pays stable avec le Burundi. C’était compter sans les troubles politiques qui continuent d’agiterle petit paysdes Grands Lacs

Perchée sur de hauts talons et chevelure teintée de rouge, Yveline Wood tranche dans le monde des ONG. Cette artiste plasticienne a lancé en 2013 une UniRef, une université dans un camp de réfugiés congolais dans le nord du Burundi, ce qui sera une première dans le monde. Elle explique le projet et ses motivations.

Le Temps: La rentrée aura-t-elle lieu comme prévu en septembre malgré les troubles politiques?

Yvelyne Wood: Non, nous avons dû la reporter au 1er février 2016. C’était une demande des autorités burundaises. Avec les manifestations (contre la réélection du président Pierre Nkurunziza, ndlr), la capitale, Bujumbura, a été paralysée. Au mois de septembre, les étudiants entameront leur second semestre, alors qu’une nouvelle année académique aurait dû commencer. Beaucoup d’étudiants manqueront à l’appel de cette rentrée.

Le camp de réfugiés où vous lancerez votre projet pilote a-t-il été touché par les violences?

– Non. Musasa est situé à quatre heures de route de Bujumbura. Les derniers kilomètres s’effectuent sur une piste de terre rouge. La région est immunisée contre les turpitudes de la capitale et il ne s’y passe pas grand-chose. Mais les universités du pays, comme celle de Ngozi, l’un de nos principaux partenaires, ont dû s’aligner sur Bujumbura.

Pourquoi avoir choisi le camp de Musasa au Burundi?

– C’était jusqu’à récemment un pays plutôt stable. Au Burundi, notamment dans le camp de Musasa, il n’existe pas de programme de relocalisation des réfugiés mis en place par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR). Ces programmes de réinstallation permettent aux réfugiés de s’installer dans les pays d’accueil, notamment en Amérique du Nord. A Musasa, les réfugiés ne se trouvent pas derrière des barbelés, comme c’est le cas dans de très grands camps par exemple à Dadaab au Kenya. Au Burundi, les réfugiés peuvent obtenir une autorisation pour travailler. Je souhaite que les jeunes aient une seconde chance et quittent le camp. La vie au sein d’un camp de réfugiés n’offre pas de perspectives d’avenir. Il est d’ailleurs frappant de constater qu’au Burundi les réfugiés sont si motivés qu’ils obtiennent des meilleurs résultats scolaires que la moyenne européenne.

Votre projet ne risque-t-il pas de créer des jalousies avec les habitants aux alentours du camp?

– Il faut faire attention à ne pas créer des tensions avec la communauté d’accueil. C’est la raison pour laquelle 40% des places de la première volée ont été attribuées à des étudiants de villages voisins. C’était la volonté du HCR. De même, nous avons créé une discrimination positive en privilégiant l’accès à l’université pour les jeunes filles. Nous avions reçu plus de 900 dossiers de candidature, ce qui est encourageant.

Les réfugiés n’ont-ils pas l’espoir de rentrer chez eux, en République démocratique du Congo (RDC)?

– Le camp a été ouvert en 2007, pendant la première guerre civile congolaise. Au dernier recensement, il comptait 6700 occupants. Depuis toutes ces années, ils sont logés dans de petites habitations en dur. Ils reçoivent une modeste allocation du HCR. L’économie du camp tourne sur elle-même. Si les réfugiés peuvent rentrer un jour en RDC, ils seront au moins formés et pourront contribuer au développement de leur pays d’origine. Mais, à cause de l’instabilité en RDC, ce n’est pas d’actualité. La meilleure alternative est donc de les intégrer au Burundi ou dans d’autres pays de la région des Grands Lacs.

Pour qu’ils ne tentent pas de rejoindre l’Europe?

– Au Burundi, des spots à la radio préviennent les auditeurs: «Vous risquez de payer très cher votre enterrement.» Chacun peut constater en suivant les nouvelles combien il est dangereux de gagner l’Europe et que la sécurité de la vie des réfugiés n’y est pas assurée. Mais le meilleur argument contre l’exode est de créer des opportunités sur place. C’est ce à quoi nous nous attelons. Notre première volée d’étudiants commencera par suivre une année préparatoire. Ensuite, nous mettrons en place trois filières: informatique, business et agrobusiness. Le Burundi et les pays de la région ont grand besoin de gens formés. Actuellement, le programme DAFI mis en place par l’Allemagne permet à certains réfugiés de bénéficier de bourses leur permettant d’étudier à l’étranger. Notre programme UniRef, quant à lui, favorisera l’intégration au sein de leur pays d’accueil et leur permettra de devenir de véritables entrepreneurs. N’oublions pas que le Burundi est classé 180e sur 187 dans le classement de l’indice de développement humain (ONU), mais il ne manque pas d’atouts, notamment dans le domaine de l’agriculture.

Pourquoi les réfugiés ne peuvent-ils pas s’intégrer aux universités burundaises, et faut-il créer un cursus séparé?

– L’université nationale et les universités privées ne sont pas accessibles aux réfugiés pour des raisons de distance et des raisons économiques. Le coût de l’inscription et l’hébergement sont très élevés pour des réfugiés. L’enseignement d’UniRef est gratuit.

Comment est né ce projet un peu fou?

– En tant qu’artiste plasticienne engagée, je me suis rendue dans des camps de réfugiés grâce au HCR. Au fil du temps, j’ai ressenti le besoin de ne plus seulement témoigner mais d’agir. J’étais particulièrement touchée par la violence dont les femmes sont victimes mais, heureusement, il existe déjà beaucoup d’initiatives dans ce domaine. Le HCR, conscient d’une carence dans l’enseignement supérieur, a organisé en février 2014 avec ses partenaires une table ronde sur cette problématique, à laquelle j’ai participé.

Des universités dans d’autres camps sont-elles prévues?

– C’est un projet pilote qui, je l’espère, sera répliqué, par exemple auprès des réfugiés syriens en Jordanie, où les restrictions de mouvements sont moindres que dans les autres pays limitrophes. Il faudrait cependant créer un cursus en anglais et en arabe. Il est encore prématuré d’évoquer une extension, alors que la rentrée académique à Musasa n’a pas encore eu lieu.

Comment une artiste devient-elle responsable d’une université?

– Il faut s’entourer d’experts de l’enseignement universitaire et s’armer d’une grande volonté. Le Centre national français d’enseignement à distance (CNED) nous a aidés à élaborer le programme et a fourni du matériel pédagogique. Le HCR a construit les salles de cours à l’intérieur du camp et nous apporte un soutien logistique, en plus de nous ouvrir les portes de Musasa. La plus grande part de notre budget de 1,1 million de francs pour cette première année est assurée par des donateurs privés. L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) fournira des cours en ligne (MOOC), notamment ceux développés par le professeur Jérôme Chenal, sur la planification urbaine en Afrique. Tout le corps enseignant ainsi que le recteur et le vice-recteur sont en revanche des Burundais, car le but n’est pas de vendre aux étudiants un mirage européen.

«Le meilleur argument contre l’exode en Europe est de créer des opportunités sur place»

Une université pour

les réfugiés

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