Balkans

Une vague de «dégagisme» balaie le Kosovo

C’est au mouvement de gauche souverainiste Vetëvendosje, arrivé en tête des élections de dimanche, que reviendra la charge de former le prochain gouvernement. Un tournant historique pour le jeune Etat

«L’heure est venue! L’heure est venue!» La tendance a été longue à se dessiner, mais Albin Kurti a fini par lever les bras devant ses partisans rassemblés par milliers dans le centre de Pristina. «La victoire de Vetëvendosje est une fête nationale», s’est exclamé celui qui devrait devenir premier ministre du Kosovo. «Ce qui s’est produit, c’est l’intervention du peuple pour empêcher que l’histoire de notre Etat ne se termine tragiquement.» L’enthousiasme populaire qui avait suivi la déclaration d’indépendance du 17 février 2008 est en effet retombé depuis bien longtemps, plombé par la faillite généralisée du nouvel État, par la corruption qui gangrène depuis 20 ans tous les secteurs de l’administration et de l’économie.

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Les élections de ce dimanche 6 octobre marquent un tournant dans l’histoire du Kosovo. Une vague de «dégagisme» a balayé les anciens commandants de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK), qui monopolisaient la scène politique du petit pays depuis la fin de la guerre. De fait, le Parti démocratique du Kosovo (PDK) du président Hashim Thaçi est renvoyé à la troisième place, avec 21% des suffrages, tandis que l’Alliance pour l’avenir du Kosovo (AAK) du premier ministre Ramush Haradinaj, dont la démission, en juillet dernier, avait provoqué ces élections anticipées, doit se contenter de 11%.

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Conduit par une femme 

Le mouvement Vetëvendosje, une formation «souverainiste de gauche», récemment admise dans les rangs de l’Internationale socialiste, accède à la première marche du podium, avec 25,8% des suffrages, devant la Ligue démocratique du Kosovo (LDK, centre-droit), qui obtient 24,9%. La liste du parti du défunt Ibrahim Rugova, qui avait théorisé la résistance non violente des Albanais de l’ancienne province serbe face à la répression de la police de Belgrade dans les années 1990 était pour la première fois conduite par une femme, Vjosa Osmani, une juriste de 38 ans, qui a su capter, outre son électorat traditionnel, le vote d’une frange importante de la jeunesse urbaine, qui aspire à vivre enfin dans un pays «normal», où il ne serait pas nécessaire de prendre la carte d’un parti politique pour trouver un emploi, où le départ à l’étranger n’apparaîtrait plus comme la seule issue.

Cette victoire de l’opposition traduit la fatigue de la rhétorique nationaliste qui a assuré durant deux décennies les victoires du PDK. Mais elle est aussi la conséquence de la mobilisation de ceux qui émigrent massivement en Allemagne ou dans les autres pays occidentaux à la recherche d’une vie meilleure, comme celle, d’ailleurs, de l’importante diaspora déjà établie en Europe occidentale, notamment en Suisse. Albin Kurti lâchait d’ailleurs, désabusé, il y a quelques années encore: «Ce sont nos électeurs potentiels qui sont les premiers à s’en aller du Kosovo.»

Cette fois-ci, ils ont pris la peine d’aller voter, et tous les observateurs ont considéré le bon déroulement de ce scrutin comme une preuve de maturité démocratique. Ce n’est que dans les zones serbes que les pressions se sont multipliées pour pousser les électeurs à voter en faveur de la Liste Srpska, téléguidée par Belgrade, qui obtient le score écrasant de 98% des voix à Mitrovica-Nord, réduisant à la portion congrue les voix serbes critiques, réunies dans la coalition Liberté.

De l'eau dans son vin 

Vetëvendosje et la LDK ont donc surfé sur la même volonté de changement, mais le mouvement d’Albin Kurti revient de loin. L’ancien dirigeant des manifestations étudiantes albanaises des années 1990, emprisonné durant près de deux ans en Serbie (de 1999 à 2001), s’est imposé en politique en dénonçant la tutelle internationale qui continue de peser sur le Kosovo, même si le pays a proclamé en 2008 une indépendance toujours contestée par la Serbie.

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L’homme, qui n’a ajouté que depuis deux ans une cravate à sa garde-robe, a mis de l’eau dans son vin, reléguant au second plan la revendication de l’unification du Kosovo et de l’Albanie. Il reste pourtant très critique envers les politiques néolibérales que suivent aujourd’hui tous les pays des Balkans.

La LDK a toujours défendu une ligne plus modérée que Vetëvendosje mais, malgré leurs différences idéologiques, les deux formations n’ont pas d’autre solution que de s’entendre, sauf à perdre toute crédibilité auprès de leurs électeurs. Elles devront ensuite s’atteler à de délicats dossiers: le «nettoyage» de l’administration publique et la reprise de l’incontournable dialogue avec Belgrade.

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