«Une véritable mafia qui a pillé le pays»

Ukraine Le peuple ukrainien découvre l’ampleur de la corruption qui a gangrené le régime de Viktor Ianoukovitch et de ses complices oligarques

Aujourd’hui, les Ukrainiens lancentla traque aux corrompus. Avecun mot d’ordre: faire table rase de l’ancien système. Reportage

Volodimir Kochetkov commande une escouade qui n’a pas de nom véritable. Avec une vingtaine d’hommes encagoulés, il force les grilles des résidences luxueuses qui appartiennent aux oligarques ukrainiens. Son but: démasquer la corruption. Il n’est pas le seul citoyen justicier, les initiatives comme la sienne se multiplient à Kiev depuis la chute du président Viktor Ianoukovitch, il y a une semaine. Même le gouvernement intérimaire, formé jeudi, veut traquer les complices corrompus du président déchu. Un mot d’ordre résonne: faire table rase de l’ancien système. Le projet est ambitieux et pourrait augurer d’une ère nouvelle, mais il inquiète aussi par ses relents populistes et pourrait annoncer une chasse aux sorcières.

Dans le café de l’hôtel Kiev, un établissement au faste soviétique, en face du parlement, la Rada, Volodimir Kochetkov échafaude un plan de bataille. Sa moustache hérissée se détache mal sur son visage sanguin et mal rasé. Ancien cadre d’entreprise de 42 ans, il a abandonné son emploi pour faire la révolution et débusquer les oligarques complices de Viktor Ianoukovitch, en fuite depuis le soir du vendredi 21 février. Grâce à la corruption érigée en système, des capitaines d’industrie proches du pouvoir ont raflé des contrats dans les secteurs clés de l’énergie et des mines. «Une véritable mafia s’est mise en place qui a littéralement pillé le pays. Elle s’est enrichie sans honte, alors que le peuple tirait la langue», dénonce le militant Volodimir Kochetkov. Dans son premier discours devant la Rada, Arseni Iatseniouk, le premier ministre ukrainien intronisé jeudi, a mentionné un montant colossal, 70 milliards de dollars envolés, «soustraits au budget de l’Etat, envoyés vers des comptes offshore par les représentants du gouvernement précédent».

«Ils n’ont pas disparu pour tout le monde. Des noms reviennent, des soupçons, mais il faut des preuves, et c’est là que nous intervenons, en cherchant des pièces à conviction dans les propriétés des oligarques», explique Volodimir Kochetkov. L’idée n’est pas la sienne, mais celle d’une journaliste proche des activistes de Maïdan, Tatiana Chornovil, qui a fait la une des journaux après avoir été passée à tabac en décembre. Les photos de son visage tuméfié ont circulé sur les réseaux sociaux, elle est devenue du même coup l’un des symboles de la répression brutale contre les militants anti-Ianoukovitch. Mais les menaces et les ecchymoses ont renforcé sa détermination, et les coups qu’elle entend porter contre l’ancien président et ses affidés ont un goût de revanche. L’ancien cadre devenu révolutionnaire et elle ont pénétré dans quatre résidences en plus de celle de l’ancien président. Et ce qu’ils y ont découvert les a sidérés.

Ils soupçonnaient la première résidence dont ils ont forcé l’entrée d’appartenir au ministre des Impôts, Olexandre Klimenko, en fuite avec l’ancien président. Mais ils n’avaient aucune preuve. Derrière les portes de la villa, dans la banlieue de Kiev, ils découvrent des ors et des armes et, dans un enclos grillagé, une ménagerie. «Deux tigres et deux ours avaient été abandonnés par le fuyard. Nous les avons confiés aux soins de vétérinaires», raconte Volodimir Kochetkov, scandalisé. Des papiers permettent aussi de faire un lien direct entre la propriété et l’oligarque. «Nous réunissons les preuves, confisquons les armes, et transmettons aux journalistes le fruit de nos recherches», ajoute le militant. Dans les autres demeures perquisitionnées, les découvertes s’enchaînent qui montrent une démesure romaine, avec un goût marqué pour le luxe, les animaux exotiques et les armes: «Nous avons même mis la main sur une arbalète ancienne, des armes de la Première Guerre mondiale en état de marche. Tout est parti au Musée militaire.»

Les découvertes faites à la Mej­gorié, le palais privé de Viktor Ianoukovitch, sont encore plus accablantes. Samedi dernier, alors que se répand la nouvelle de la déposition du président, Tatiana Chornovil et Volodimir Kochetkov investissent sa propriété sur les bords du Dniepr, à une trentaine de kilomètres de Kiev. Ils découvrent le golf privé, l’héliport, un lac, les serres tropicales, le garage géant avec ses dizaines de voitures de collection, un zoo entier, mais, à première vue, pas de documents compromettants: «Soudain, un gardien a attiré notre attention sur des classeurs qui surnageaient à la surface du lac.» En tout, ce sont 175 classeurs qui sont sauvés des flots par des plongeurs. Mais les feuillets ne parlent pas tout de suite: mouillés, souillés, ils sont, en l’état, inutilisables. L’enquête est confiée à la crème des journalistes d’investigation ukrainiens, dont certains sont membres de l’OCCRP, un groupe international de médias qui travaille sur le crime organisé et la corruption, en particulier dans l’ex-URSS.

Depuis, les journalistes travaillent jour et nuit dans l’une des datchas du parc de 140 hectares. Les uns séparent délicatement les feuillets, les autres les descendent au sous-sol. Là, dans un ancien sauna, qui faisait les délices de Viktor Ianoukovitch, ils sont mis à sécher, puis scannés. En fouillant la propriété, d’autres classeurs ont pu être exhumés, une somme de pièces à conviction, explique un journaliste: «Nous nous réjouissions lorsque nous trouvions une preuve, là nous avons toutes les pièces du puzzle.»

L’étude des pièces comptables prendra des semaines, mais les premières factures analysées dévoilent les dépenses somptuaires: un chandelier à 8 millions d’euros; un service dont les fourchettes seules coûtent 2000 euros la pièce. Volodimir Kochetkov a une certitude: «Beaucoup vont être éclaboussés par les révélations.» De crainte que certains, y compris au sein du nouveau gouvernement, soient tentés d’étouffer le scandale, les documents sont mis en ligne. L’OCCRP a créé un site web, YanukovychLeaks.org, qui héberge tous les documents.

Officiellement, à la Rada, la lutte contre les travers de l’ancien régime est devenue une priorité. La corruption avérée apporte de l’eau au moulin de ceux qui voudraient faire peau neuve en changeant radicalement le système. Un «comité de lustration», sous la férule d’Igor Sobolev, a été créé pour purger l’administration et réformer l’appareil sécuritaire. A la tête du bureau chargé de la lutte contre la corruption, on retrouve Tatiana Chornovil, qui ne voit aucun conflit d’intérêts entre son métier de journaliste, ses interventions coups de poing dans les propriétés des oligarques et sa participation au gouvernement: «Il a fallu aller vite, car les filous peuvent faire disparaître les preuves. Il y a d’ailleurs beaucoup à faire, la corruption est partout. Beaucoup sont impliqués même au sein du parlement.»

Tatiana Chornovil fait figure d’OVNI dans la nouvelle équipe gouvernementale, elle n’a que 34 ans et aucune expérience de responsabilités. Sa nomination réjouit Volodimir Kochetkov, qui place en elle son espoir de changement: «Tatiana porte la motivation véritable de Maïdan. Les trois principaux partis et leurs leaders ne sont que des suiveurs. La révolution ne leur doit rien, mais ils lui doivent tout. Tatiana et moi, nous sommes là pour leur rappeler qu’ils ont promis de mettre fin à l’impunité pour les criminels qui volent l’Etat.»

En plus du président déchu, les ministres Mykola Azarov, Viktor Pshonka et Olexandre Klimenko sont sous le coup de mandats d’arrêt, mais ils ont échappé à leurs poursuivants. Ils n’ont pas été appréhendés dans les villes de l’est qu’ils ont traversées, et où la police exerce encore un contrôle. Ce qui fait enrager Volodimir Kochetkov: «Evidemment, les policiers nommés par l’ancien dictateur traînent les pieds!» A côté de lui, son ami Taras, un militant de la coalition d’extrême droite, Pravi Sector (secteur droit), renchérit: «Parmi les nouveaux ministres, beaucoup viennent de Bat­kivchtchina, le parti de Ioulia Timochenko. Comment pourraient-ils combattre la corruption, alors que nombre d’entre eux, à commencer par Ioulia elle-même, sont mouillés jusqu’au cou? En plus, l’appareil sécuritaire est complice. On n’arrivera à aucun résultat sans sa réforme complète.»

Le député de l’opposition Volodimir Ariev propose justement qu’une loi soit adoptée au plus vite pour refondre la police et les services de renseignement. Son projet est radical, tous ceux qui se sont rendus coupables de répression politique, d’activités illicites, doivent être mis à pied, même s’ils ne faisaient que suivre les ordres. Une moitié des policiers de Kiev pourrait être concernée. Comment les remplacer? Pour Taras, qui veut être la cheville ouvrière de cette opération mains propres, «il faut intégrer les milices d’autodéfense et les groupes de combattants de Maïdan.» Dans les rues de Kiev, la police est invisible, l’unité des forces antiémeutes, les Berkuts, a été dissoute, ses membres seraient en fuite. Les inspecteurs sont cantonnés dans les commissariats ou restent chez eux. Aucune sirène ne trouble plus la nuit, sauf celles des ambulances.

Dans une rue sombre qui descend sur Maïdan et dont les pavés ont été descellés pour servir de projectiles, un vieil homme hébété titube, s’accroche à une rambarde imaginaire et s’affale. Sa chapka a malencontreusement roulé et il rampe à quatre pattes pour la récupérer. Une patrouille des milices d’autodéfense passe à proximité. Les miliciens harnachés éclatent de rire sans lui porter secours. Ils ont affaire. Leur brigade part prendre la relève à un carrefour de la ville. Là, ils guident inutilement les voitures sous les regards endormis des agents de la circulation qui se tiennent prudemment en retrait, depuis qu’ils ont perdu légitimité et pouvoir. Petro, l’un des miliciens, fait du zèle, arrête un automobiliste, lui demande d’ouvrir son coffre, avant de céder la place à ses camarades: «Grâce à nous, la ville dort en sécurité. Il n’y a plus de crimes».

Les nouvelles de Crimée sont graves. Volodimir Kochetkov consulte quelques miliciens en treillis d’UNA-UNSO (Assemblée nationale ukrainienne-Autodéfense ukrainienne), une branche de Pravi Sector, d’inspiration paramilitaire. C’est jeudi, il décide de se rendre en Crimée toutes affaires cessantes pour une opération clandestine: «Les combattants de Maïdan n’abandonneront pas les patriotes Tatars. Quitte à descendre sur les rives de la mer Noire pour s’y battre.» Son interlocuteur, un petit commandant d’UNA-UNSO confirme: «On se prépare». Mais pour l’instant, Volodimir Kochetkov se lance dans un périple d’une dizaine d’heures en voiture et de nuit. Les visites des propriétés sont suspendues, explique-t-il: «Dix jours de folie, tout est à faire en même temps, et la guerre menace, au sud.»

«Ils se sont enrichis sans honte, alors que tout le peupletirait la langue»

Un golf, un héliport, un lac, un zoo, des serres tropicales, des voitures de collection…