Andrej Babis retrousse les manches de sa chemise, avec à ses côtés un «émoji» armé d’une kalachnikov et dont les rangers martèlent le sol pour se mettre au garde à vous. «Jamais je ne cesserai de me battre pour la sécurité du pays», affirme le chef du mouvement ANO (acronyme tchèque de «Mouvement des citoyens mécontents»), dont le slogan, «Ça va aller mieux», s’affiche à la fin de ce spot électoral.

Le décor est planté – Andrej Babis ne fait pas dans la nuance pour se démarquer de la coalition sortante, dont il a pourtant fait partie avec le Parti social-démocrate (CSSD) pendant quatre ans.

La sécurité est un point essentiel de son programme électoral et un thème lié sans relâche à la crise migratoire, malgré l’absence de migrants en République tchèque. Lui ne veut pas construire de mur, mais il a quand même été comparé à Donald Trump.

«Ce sont tous les deux des hommes d’affaires qui se sont servis de la puissance de leur entreprise pour entrer en politique, mais le contexte social et le régime sont bien différents», précise Michel Perottino, professeur de sciences politiques à l’Université Charles de Prague.

Idéologie floue et programme fluctuant

Deuxième fortune de ce pays membre de l’UE mais pas de l’Eurozone, Babis est entré en politique «contre la corruption de l’establishment, pour gérer l’Etat comme son entreprise», et sa rhétorique populiste fait craindre de potentielles dérives s’il prend la tête du prochain gouvernement.

Selon Michel Perottino, «il est difficile de dire si la menace sur la démocratie tchèque est bien réelle, tant son idéologie est floue et son programme fluctuant, contrairement aux dirigeants hongrois ou polonais qui sont fixés sur un cap nationaliste.»

Dimanche dernier, Andrej Babis était en campagne sur la place centrale de la petite ville de Pardubice, à une centaine de kilomètres à l’est de Prague. A 63 ans, il fait moins que son âge malgré ses cheveux gris et ses lunettes de presbyte qui dissimulent des yeux légèrement bridés.

Après avoir dédicacé son livre intitulé A quoi je rêve quand par hasard je dors, il s’empare du micro: «Merkel et Macron ont un problème – elle a 3 millions et demi de Turcs; lui a des Maghrébins de troisième génération, et ils doivent concilier ça avec la gestion de la crise migratoire. Mais nous, les Tchèques, nous avons aussi droit à la parole!»

Ce «Nous, les Tchèques» est prononcé avec un accent slovaque dont ce natif de Bratislava ne parvient pas à se défaire. Il préfère se targuer de parler d’autres langues, dont le français (il a vécu au Maroc et à Genève et possède un restaurant étoilé au Michelin en Provence), l’allemand et l’anglais.

«Je refuse davantage d’intégration européenne, je ne veux pas de la monnaie unique tant qu’ils n’auront pas mis de l’ordre dans l’Eurozone!» affirme-t-il aux quelques dizaines de badauds présents, avant de repartir vers Prague enchaîner les débats télévisés.

Conflits d’intérêts et démêlés avec la justice

«Même avec un chômage très faible et une croissance soutenue ici, l’Europe reste une cible facile pour Babis. Mais Bruxelles n’a pas grand-chose à craindre parce qu’il sait que l’UE est cruciale pour la prospérité de ses entreprises et du pays», explique Martin Michelot, du think tank praguois Europeum.

Vu l’effondrement des partis traditionnels qui ont gouverné depuis la chute du communisme à Prague et le relatif manque de charisme et de moyens de ses rivaux, Andrej Babis fait cavalier seul en tête de la course au pouvoir (25% des intentions de vote selon un récent sondage).

Il est peut-être lui-même son principal adversaire. D’abord à cause d’un passé trouble – il reste soupçonné d’avoir été un agent de la police communiste (StB) – et l’origine de sa fortune pendant le passage à l’économie de marché n’est pas très claire non plus.

«Sans contacts avec la StB, il n’aurait pas pu faire une telle carrière», estime le journaliste Jaroslav Kmenta, auteur d’une biographie non autorisée, intitulée Boss Babis, dans laquelle sont évoqués par ailleurs les conflits d’intérêts flagrants d’Andrej Babis. Il a été ministre des Finances tout en restant le dirigeant de fait de son empire industriel agrochimique, dont fait partie également un grand groupe médiatique (qui lui a valu le surnom «Babisconi»). Ses démêlés avec la justice, à cause notamment de fonds européens indûment perçus, font la une des journaux à Prague – en tout cas, de ceux qu’il ne possède pas.