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Unie dans un même désir d'indépendance, l'opposition libanaise fustige la Syrie

Une semaine après l'assassinat de l'ex-premier ministre Rafic Hariri, une manifestation a rassemblé dans le calme quelque 100 000 personnes à Beyrouth. Elles demandent la fin de la tutelle de Damas.

Un homme juché sur les épaules d'un autre brandit un christ en croix d'une main et de l'autre un Coran coiffé du bonnet blanc des chefs religieux druzes: la scène résume l'esprit de la grande manifestation de l'opposition libanaise qui s'est déroulée lundi à Beyrouth, sept jours après l'attentat qui a coûté la vie à l'ex-premier ministre Rafic Hariri et à quatorze personnes de son entourage. Elle fait écho à cet «irréductible œcuménisme souverainiste», évoqué le matin même dans les colonnes du quotidien L'Orient le jour, pour qui «ils», le pouvoir pro-syrien, «n'ont pas réalisé que tout a basculé depuis lundi dernier et que rien ne sera plus comme avant».

«Aujourd'hui, on constate que les musulmans ont fait leur allégeance au Liban dans leur sang», affirme un homme d'une soixantaine d'années, chrétien, aux yeux duquel les sunnites suscitaient jusque-là un soupçon, celui de pencher inexorablement pour une grande Syrie dans laquelle serait fondu le Liban. «Nous sommes tous des Libanais», clame une élégante joaillière chiite venue dire sa colère et son ras-le-bol du pouvoir pro-syrien et de l'occupation syrienne, et pour qui ces histoires d'appartenances confessionnelles n'ont plus cours aujourd'hui. «La religion est dans nos cœurs, mais dans nos têtes, c'est notre pays qui importe, nom de Dieu!» s'enflamme-t-elle derrière ses lunettes noires. «Ce qui va nous unir aujourd'hui», c'est notre hymne national, dit encore cet homme, foulard rouge et blanc aux couleurs du Liban noué sur la tête pour se protéger du soleil.

De fait, l'hymne retentira à de nombreuses reprises au cours de la manifestation, qui s'ébranle vers midi depuis le lieu de l'attentat, sur la corniche, pour rejoindre la place des Martyrs, où sont enterrées les victimes (LT du 21.2.05). Quant aux participants, plusieurs dizaines de milliers – ils arborent tous le foulard aux couleurs nationales, rouge et blanc, devenu l'emblème de l'opposition, et scandent des slogans sans ambiguïté: «Istiqlal 05» (Indépendance 05) imprimé sur les banderoles, «Liberté», ou encore «Seule l'armée libanaise au Liban», quand ils passent devant l'important service de sécurité déployé pour encadrer la manifestation.

Tout le Liban n'a certes pas afflué dans la capitale. Le cortège aurait pu être plus important encore si des milliers de personnes n'avaient pas été bloquées par des barrages filtrants mis en place par les autorités à travers tout le pays. Mais toutes les appartenances confessionnelles et sociales s'y sont retrouvées et Gebrane Tueini, le patron du grand groupe de presse Al-Nahar, y voit une grande victoire. De ces pimpantes bourgeoises beyrouthines d'habitude impossibles à faire descendre dans la rue jusqu'aux chômeurs des banlieues défavorisées peu habitués à fréquenter ce quartier plutôt sélect du Beyrouth de la reconstruction, en passant par ce directeur général d'une banque, tout droit sorti de son bureau en costard cravate, écharpe rouge et blanche autour du cou, pour qui le mouvement de délitement du pouvoir est irréversible: «Voyez, même des députés proches du pouvoir sont descendus dans la rue aujourd'hui», dit-il.

«La première victoire, c'est tout d'abord que la manifestation ait eu lieu, et qu'elle se soit déroulée sans le moindre incident, poursuit Gebrane Tueini. Au départ, nous avions opté pour un sit-in de peur des provocations d'un pouvoir prêt à tout pour faire peur aux gens. La deuxième, c'est cette unité anti-syrienne, du jamais-vu au Liban. Ceux qui se combattaient hier étaient ensemble.»

Autre succès de la journée, lors de la reprise des débats au parlement, le matin, les députés d'opposition sont parvenus à faire ajourner les discussions sur la loi électorale, qu'ils jugent inacceptable, au profit d'une grande séance de questions au gouvernement, dont la date reste encore à définir. Mais, surtout, la pression monte sur ce front parlementaire pour obtenir un vote de confiance et faire tomber le gouvernement, une étape loin d'être acquise dans la mesure où l'opposition ne dispose pas, à ce stade, de la majorité.

Les manifestants promettent de maintenir la pression, à l'instar de ces jeunes partisans du général Aoun, aujourd'hui en exil à Paris, qui ont installé leur campement de fortune sous la statue des Martyrs, non loin de la sépulture de Hariri, sur le modèle de la «révolution orange» en Ukraine. Et beaucoup avaient hier le regard tourné vers Bruxelles, où George Bush est en visite (lire en page 4). «Le temps de la guerre civile est révolu, martèle encore Gebrane Tueini. L'époque est révolue où la Syrie pouvait se servir des Libanais les uns contre les autres. En revanche, d'autres attentats peuvent se produire si la communauté internationale n'est pas à la hauteur de ses responsabilités.»