«Les sodomites se comportent comme des animaux. Ils représentent une abomination condamnée par Dieu. La Gay Pride qu'ils organisent (vendredi) à Jérusalem profanera cette ville sainte.» Etudiant dans une Yechiva (école talmudique) de Jérusalem, David Bokobza manifeste tous les soirs contre la «souillure homosexuelle». Associés à des militants d'extrême droite, lui et ses condisciples brûlent des pneus et des poubelles sur les grandes avenues de la ville. Certains attaquent les taxis ou les autobus, d'autres s'en prennent à la police qui compte déjà plusieurs dizaines de blessés dans ses rangs.

Pourtant, la Gay Pride n'est pas un phénomène inconnu en Israël. Depuis cinq ans, elle se déroule d'ailleurs régulièrement à Tel-Aviv (une métropole laïque qui passe également pour l'un des plus grands centres gay du monde) en présence de dizaines de milliers de personnes. Et sans le moindre incident, malgré la présence de lesbiennes et d'homosexuels palestiniens qui défilent avec le visage caché pour ne pas encourir de représailles à leur retour dans les Territoires.

Mais l'ambiance de Jérusalem est radicalement différente de celle de Tel-Aviv, puisque les deux tiers de la population juive de la ville sainte se déclarent religieux pratiquants et que les autorités spirituelles musulmanes et chrétiennes se sont également prononcées contre «ceux qui vivent contre nature».

En 2003, la Conférence inter-pride de Montréal avait retenu la candidature de la Maison ouverte (une organisation gay de Jérusalem) pour organiser la manifestation dans la ville sainte en 2006. Celle-ci devait se tenir en août mais elle a été reportée au 10 novembre en raison de la guerre du Liban.

Selon les estimations, de 10000 à 50000 homosexuels devraient se rendre vendredi à Jérusalem. Mais encouragés par les deux grands rabbins d'Israël ainsi que par Ovadia Yossef (le très influent leader spirituel du parti religieux Shas), leurs opposants promettent de mobiliser «au moins 300000 personnes». Parmi celles-ci, des étudiants des Yechivot (écoles talmudiques) constitués en «commandos anti-gays» qui s'entraînent à Kyriat Arba (la colonie la plus radicale de Cisjordanie) sous la direction du rabbin extrémiste Baroukh Marzel.

Mobilisés également, les élèves de certaines institutions catholiques et protestantes, des militants évangélistes américains, ainsi que les habitants des villages arabes de la périphérie de la ville sainte. Ceux-ci mèneront cependant leurs propres actions dès la fin de la grande prière du vendredi sur l'Esplanade de la mosquée Al-Aksa et sous la direction de leurs imams.

Pour marquer cette union sacrée, un chanteur ultraorthodoxe juif (partisan de la colonisation des Territoires) et une vedette palestinienne ont enregistré un disque en commun. Un hymne anti-gay matraqué par les radios du Shas ainsi que par celles les stations palestiniennes de Cisjordanie.

S'attendant au pire, la police israélienne a d'ores et déjà prévenu qu'elle ne pourra pas empêcher les débordements. La semaine dernière, elle a d'ailleurs tenté d'obtenir l'interdiction de la manifestation «au nom de l'ordre public», mais le procureur général de l'Etat, Meny Mazouz, en a décidé autrement. «La démocratie ne se marchande pas, a-t-il décrété. L'Etat de droit ne doit pas plier devant les menaces de troubles brandies par les uns ou par les autres.»

Douze mille hommes dont 2000 gardes-frontière fortement armés ont donc été mobilisés pour l'occasion. Tous les congés ont été annulés et les malades rappelés. Quant aux barrages de Cisjordanie, ils ont été dégarnis pour permettre de placer Jérusalem-Ouest (la partie juive de la ville où se déroulera la Gay Pride) en état de siège.

«Je redoute une explosion de violence sans précédent dans l'histoire récente de la ville», affirme le ministre de Jérusalem, Yaakov Edry (Kadima). En 2005, un exalté avait d'ailleurs déjà poignardé trois personnes à l'occasion d'une petite manifestation homosexuelle. Cette fois, il ne sera sans doute pas le seul puisque les tribunaux religieux de petites sectes ultraorthodoxes ont publié une pulsa denura, une malédiction identique à celle qui avait justifié l'assassinat d'Yitzhak Rabin en novembre 1995. Selon le service de renseignement de la police, des extrémistes juifs et musulmans envisageraient de lyncher des homosexuels. En tout cas, de les agresser physiquement «pour leur faire passer l'envie du péché».