Laboratoire de

développement

Philippe Douste-Blazy préside le conseil d’administration d’Unitaid depuis sa création en 2006. Hébergée par l’OMS, l’organisation finance des programmes dans le domaine dela santé dans les pays les plus pauvres grâce à une taxe sur les billets d’avion

Le Temps: Unitaid est hébergée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais elle ne dépend pas de financements onusiens. Quel est son statut?

Philippe Douste-Blazy: Unitaid est une organisation internationale abritée par les Nations unies. Elle est le fruit d’un accord passé entre les cinq pays fondateurs: la Norvège, le Brésil, le Chili, le Royaume-Uni et la France. Elle utilise des financements innovants pour lutter contre les conséquences sanitaires de l’extrême pauvreté. Il s’agit avant tout d’une vision politique. Car le plus grand danger pour le monde aujourd’hui est l’existence de 1,5 milliard d’êtres humains qui gagnent moins de 1,25 dollar par jour et n’ont pas droit aux biens publics mondiaux, la nourriture, l’eau potable, la santé, l’éducation et les toilettes. La mondialisation n’a fait qu’accentuer le fossé entre les pauvres qui deviennent de plus en plus nombreux et les riches qui deviennent immensément riches.

Pour aider ce milliard et demi de pauvres, les pays de l’OCDE étant en déficit, il fallait créer des financements innovants. C’est à la conférence de Monterrey, au Mexique en 2002, que ces mots ont été prononcés pour la première fois par les présidents Chirac et Lula. Leur idée était de prélever une contribution indolore sur les activités qui profitent le plus de la mondialisation: le tourisme de masse en avion, le téléphone mobile, Internet ou les ressources extractives et les transactions financières.

Entre 2005 et 2006, onze pays se sont lancés, ycompris des pays du Sud comme le Cameroun, Maurice ou le Chili, en adoptant des lois qui imposent 1 dollar ou 1 euro par billet d’avion en classe économique, un peu plus pour ceux en classe affaires. En sept ans, ce dispositif a engendré plus de 2 milliards de dollars sans changer quoi que ce soit aux flux des voyageurs aériens. Nous avons décidé de nous concentrer sur l’objectif 6 du millénaire, qui vise à combattre le sida, la tuberculose, le paludisme. Nous l’avons choisi notamment parce qu’il est chiffrable: on peut compter le nombre de personnes à qui les médicaments ont été donnés, ce qui permet d’expliquer ce qui est fait avec l’argent.

– Quel bilan peut-on tirer jusque-là des activités d’Unitaid?

– En 2006, lorsque Unitaid a débuté, il n’existait pas de forme pédiatrique pour traiter le sida, parce qu’aucun enfant dans les pays riches n’en est atteint. Mais dans les pays les plus pauvres, 1000 enfants naissaient par jour avec le sida. Avec l’argent des contributions de solidarité obligatoire, nous avons lancé un appel d’offres. Un laboratoire pharmaceutique indien l’a remporté, et en 2010, avant que le Fonds mondial contre le sida ne prenne le relais, huit enfants sur dix parmi les enfants atteints du sida soignés l’étaient grâce à Unitaid.

Des expériences similaires ont été menées dans le domaine du paludisme, où nous avons financé 350 millions de traitements, et de la tuberculose, où nous sommes le premier acteur de santé publique auprès des enfants atteints.

– Comment fonctionne Unitaid?

– Nous avons décidé de ne pas être sur le terrain, car beaucoup d’acteurs compétents y sont déjà présents et l’heure est à la coordination. Notre conseil scientifique réunit certains des meilleurs médecins de santé publique et infectiologues du monde. Ils trient les propositions qui nous sont soumises. Nous ne saupoudrons pas, nous préférons nous concentrer sur quatre à cinq projets par an mis en œuvre par des partenaires comme l’Unicef, Médecins sans frontières, l’OMS ou la Fondation Clinton.

Unitaid est l’une des organisations internationales ayant le moins de frais généraux, puisque son secrétariat fonctionne avec moins de 5% du budget, et nous sommes à moins de 10% en intégrant les frais généraux de nos partenaires, ce qui doit être un record du monde. Nous ne donnons jamais un euro à un gouvernement, un ministre ou un chef d’Etat.

– Menez-vous des efforts pour élargir le cercle des 18 pays qui vous soutiennent aujourd’hui?

– Unitaid est à la fois un succès, parce que nous avons convaincu tous ces pays, mais aussi un échec, car la planète en compte 194. C’est comme si tous les chefs d’Etat nous avaient dit oui, et que les ministres des Finances nous avaient dit non. Notre travail de plaidoyer reste donc très important. Nous travaillons aujourd’hui avec le Japon, dont le parlement est d’accord pour adopter une contribution de solidarité sur les billets d’avion. Nous attendons que le gouvernement la mette en place, ce qui donnerait entre 100 et 150 millions de dollars de recettes supplémentaires. Le parlement marocain aussi vient de voter la taxe sur les billets d’avion. J’aimerais beaucoup que la Suisse, un pays généreux, puisse en faire autant: 1 franc en classe économique et 2 francs en classe affaires, personne ne s’en rendrait compte et cela sauverait des millions de gens.

– Où en sont les discussions sur les autres financements?

– Unitaid est le laboratoire d’une nouvelle architecture du développement. Nous avons prouvé au monde qu’avec de microscopiques contributions de solidarité, nous pouvions aider à atteindre les Objectifs du millénaire (2000-2015). Certes, beaucoup a été fait, mais nous sommes encore loin du compte puisque l’extrême pauvreté ne fait qu’augmenter. Les transactions financières sont une des clés: si tous les pays du monde acceptaient de prélever 0,01% sur chaque transaction, cela donnerait 400 milliards de dollars chaque année. Plus un enfant ne mourrait de faim, de soif ou des maladies infectieuses que nous savons traiter. Le cercle vicieux pauvreté-violence serait arrêté et la croissance passerait de 4 à 11% dans les pays en développement, ce qui aurait en retour des effets bénéfiques sur le commerce des pays où seraient prélevées ces contributions. La France a été la première à être convaincue, onze pays européens, dont l’Allemagne et l’Autriche, l’ont depuis suivie. Et une directive européenne a été adoptée. La grande bataille pour nous va être d’obtenir de ces pays que le produit de cette taxe aille aux pays en développement. Ce serait un non-sens que de l’avoir mise en place sans qu’elle leur bénéficie. Ce n’est pas une affaire de droite ou de gauche, c’est juste une question de bon sens.

J’ai par ailleurs convaincu certains chefs d’Etat africains de prélever 10 centimes par baril de pétrole, une contribution qui s’appliquera aussi au gaz et aux mines. Elle va nous permettre de lancer, l’année prochaine, Unitlife, qui trouvera sa place dans une agence onusienne. Cette organisation aura pour projet de s’attaquer à la malnutrition chronique, une maladie qui, sans se voir, touche de très nombreux enfants en Afrique et en Inde. Elle détruit les neurones et provoque des retards chez ceux qui ont manqué de vitamines B1, B6 et de lipides pendant les mille premiers jours de leur vie. Soigner cette maladie est le meilleur investissement qui puisse être fait dans le monde.

«Si tous les pays du monde acceptaient de prélever 0,01% sur chaque transaction, cela donnerait 400 milliards de dollars par an»