En contrebas des escaliers du centre universitaire Paris-Tolbiac, Pierre, 23 ans, distribue des photocopies d’affiches d’une autre époque. Reproduits sur papier A4? Quelques fameux posters du «joli mois de mai» 1968, actuellement exposés à l’Ecole des beaux-arts. Etudiant en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Pierre se présente au journaliste comme membre de «la commune libre de Tolbiac», en lutte contre la loi «Orientation et réussite», adoptée en février. Il nous tend une affiche pour résumer la situation: celle où l’on voit le général de Gaulle bâillonner un étudiant. Avec ce slogan: «Sois jeune et tais-toi!»

Logiciel truffé de bugs

L’idée de photocopier à la va-vite ces posters «révolutionnaires» pour les distribuer lui est venue dans la nuit de jeudi, lorsque les policiers ont évacué manu militari l’historique bâtiment de la Sorbonne. A l’intérieur, une centaine d’étudiants avaient commencé à camper, pour dénoncer le recours, par les universités, au logiciel Parcoursup, qui permet de filtrer les candidats aux études supérieures en fonction de leurs notes durant leur année de baccalauréat. Ce logiciel, de l’avis général des professeurs, est truffé de bugs. Mais il introduit ce que des générations d’étudiants français, depuis Mai 68, ont appris à rejeter: la sélection.

Jusque-là, les candidats à l’entrée à l’université en France n’étaient en principe pas classés. Même s’il en va autrement dans les faits. «Nous utilisons tous le système D pour parvenir à trier les étudiants, explique un enseignant à l’Université Paris-Assas. La différence est que cette loi, en liant l’admission aux notes, rend la situation beaucoup plus compliquée pour les milliers de bacheliers qui, ne sachant pas quoi faire, s’inscrivent en fac pour voir…»

Dire aux jeunes que l’on a laissé s’enliser dans l’enseignement général qu’ils seront, en plus, refusés à l’université, c’est leur imposer une double peine

La contestation politique, cinquante ans après Mai 68 et alors qu’Emmanuel Macron a encore placé jeudi à la TV son quinquennat sous le signe du «travail» et du «mérite», a dès lors facilement fait irruption sur les campus. L’évacuation musclée de l’Université Paul Valéry de Montpellier, le 22 mars, a servi de détonateur. «Dire que l’université devrait prendre en charge toute la jeunesse bachelière, y compris la fraction d’entre elle qui n’a aucune envie de mener des études universitaires, n’est pas la bonne réponse», argumentait récemment dans un entretien au Monde le sociologue François Vatin. Problème: ce message de bon sens va à contre-courant du système éducatif français. «Dire aux jeunes que l’on a laissé s’enliser dans l’enseignement général qu’ils seront, en plus, refusés à l’université, c’est leur imposer une double peine, commente notre interlocuteur de Paris-Assas. Le plus dur, c’est de faire accepter l’idée que l’uni n’est pas un parking.»

Avec la grève de la SNCF et la difficile évacuation de Notre-Dame-des-Landes, le bouillonnement universitaire complique la tâche du gouvernement, résolu à poursuivre ses réformes. Plusieurs fois dans l’histoire récente, en 1986 ou en 2006 notamment, la mobilisation étudiante a fait dérailler les plans du pouvoir. Emmanuel Macron, qui s’exprimera de nouveau dimanche soir, est prévenu. D’autant qu’un élément accroît la tension par rapport à 1968 en France, selon l’un de ses anciens leaders Daniel Cohn-Bendit, qui publie ces jours-ci un livre… sur le foot: «En 68, on n’avait pas peur de l’avenir. La liberté était notre moteur. Pas l’angoisse.»


A lire:

«Sous les crampons, la plage» par Daniel Cohn Bendit (Ed. Robert Laffont)