Afrique

Les urnes congolaises sous l’œil de l’Eglise

La commission électorale, réputée proche du régime Kabila, s’apprêtait mercredi soir à publier les résultats des élections du 30 décembre. Mais la hiérarchie catholique veille

La République démocratique du Congo (RDC) retenait son souffle mercredi. La proclamation des résultats officiels des élections était annoncée pour mercredi tard dans la soirée par la Commission électorale nationale indépendante (CENI). L’immense pays aux énormes richesses minières, qui profitent si peu à sa population, pourrait connaître sa première transition pacifique depuis son indépendance en 1960. Mais l’élection peut aussi être contestée et tourner à la catastrophe, une de plus dans un pays déchiré par les conflits ethniques et pour le contrôle des ressources.

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Voilà dix jours que les Congolais ont glissé leurs bulletins dans les urnes. Au lendemain du scrutin, le gouvernement a coupé internet soi-disant pour éviter la propagation de fausses informations et parer au risque de soulèvement. A moins qu’il se soit agi de trafiquer les résultats.

«Princes des ténèbres»

Quel sera le vainqueur désigné de ces élections historiques? Emmanuel Ramazani Shadary, le dauphin du président sortant Joseph Kabila? L’inattendu Martin Fayulu, désigné à Genève candidat commun de l’opposition en novembre dernier, l’homme qui a suscité le plus d’enthousiasme pendant la campagne? Ou Félix Tshisekedi, qui avait finalement refusé de se rallier au compromis genevois et courtise désormais le président Kabila, en lui promettant de garder ses privilèges en cas de victoire?

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La puissante Eglise catholique, qui représente 40% de la population et représente l’une des seules institutions à quadriller le pays, a détenu avant beaucoup d’autres la réponse, sans la dévoiler. C’est en tout cas ce qu’elle a répété ce mercredi, en assurant que des informations lui avaient été données par quelque 40 000 observateurs déployés à travers toute la RDC.

De leur côté, les protestants ont aussi déployé 10 000 observateurs. Forts de cette mobilisation, les dirigeants des deux confessions ont lancé un appel à la CENI pour qu’elle respecte la volonté des électeurs. Signe de leur importance: ces derniers jours, le gouvernement a concentré ses attaques contre l’épiscopat, encore accusé mardi d’être à la solde «de princes des ténèbres tapis dans les milieux des puissances d’argent».

L'opposition divisée

Contraint par la Constitution à ne pas se représenter, le président Joseph Kabila, qui avait hérité du pouvoir en 2001 après l’assassinat de son père Laurent-Désiré, pensait avoir trouvé la parade en désignant son ministre de l’Intérieur, fidèle parmi les fidèles, pour lui succéder. Une transition en douceur, voire de façade, selon de nombreux analystes qui voyaient le président sortant continuer de tirer les ficelles en coulisses.

La division de l’opposition faisait par ailleurs les affaires du pouvoir. Au nom de la souveraineté congolaise, Joseph Kabila avait réussi à écarter une mission internationale robuste pour surveiller le scrutin. Mais c’était compter sans les observateurs de l’Eglise catholique, financés par l’Union européenne. «Ils ont fait un travail rigoureux, remarque la journaliste belge du Soir Colette Braeckman. Mais l’institution prend le risque de s’aligner sur les pressions internationales et le pouvoir essaie de jouer sur les divisions entre confessions.» La RDC compte aussi 40% de protestants, ainsi que des kimbanguistes, une Eglise spécifiquement congolaise, et des musulmans.

Longue tradition de contestation

Ce n’est pas la première fois que l’épiscopat catholique défie le pouvoir politique. L’Eglise avait joué un rôle crucial dans la démocratisation du pays et le départ du maréchal Mobutu dans les années 1990. A l’époque, l’archevêque de Kisangani, Laurent Monsengwo, était à la manœuvre. Après l’arrivée au pouvoir des Kabila, le prélat nommé entre-temps cardinal a repris le chemin de la contestation. Il a dénoncé vigoureusement la réélection de Joseph Kabila en 2011, à l’issue d’un scrutin qui ne respectait selon lui ni «la vérité», ni «la justice».

Cet activisme politique est encouragé par le Vatican, qui voit dans l’Afrique et la RDC une région stratégique pour le développement de son influence. Mais «l’Eglise catholique doit faire la démonstration de sa détermination et de son efficacité pour la justice sociale et la bonne gouvernance», écrit le journaliste de La Croix Laurent Larcher, dans une note pour l’Institut français des relations internationales (IFRI). Le cardinal Mosengwo a l’oreille du pape François et, en 2017, il a appelé ses ouailles à descendre dans la rue pour rappeler au régime Kabila son engagement d’organiser des élections. Ces marches avaient été durement réprimées, se soldant par plusieurs morts. «Que les médiocres dégagent», avait déclaré Laurent Monsengwo.

En novembre dernier, l’emblématique cardinal a laissé la place à Fridolin Ambongo à la tête de l’Eglise congolaise. Ce dernier a aussi placé l’épiscopat en position d’arbitre électoral. «L’église fait de la politique mais n’est pas un acteur politique, analyse toutefois Thierry Vircoulon, spécialiste de l’Afrique des Grands Lacs à l’IFRI. Si le candidat choisi par les Congolais n’est pas celui désigné par la commission électorale, l’Eglise ne pourra pas aller beaucoup au-delà des condamnations.»

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